Pauvre vieux ! et pauvre vieille ! comme ils sont tristes et inquiets ! Leur visage est convulsé ; leurs lèvres tremblent ; des larmes coulent sans fin sur leurs joues ridées.
Entre eux, devant leur modeste maison au bord de la rivière, une belle jeune fille, pâle et frémissante. Son opulente chevelure tombe en désordre sur ses épaules. Ses yeux, largement ouverts sous des sourcils relevés, semblent prêts à contempler un spectacle extraordinaire et terrifiant.
Qu’attendent, que redoutent la belle jeune fille et ses vieux parents ?…
Un bruit de pas, – de pas humains, ou divins, − se fait entendre. Un être s’approche : sans doute ce n’est point celui que craignaient de voir apparaître les trois malheureux. Car ils semblent plutôt satisfaits de ne plus se trouver tout seuls en face du désastre menaçant.
L’être qui surgit ainsi, c’est le Dieu de la Tempête, Susanoo. Il s’avance, puissant et jovial, une longue épée à la ceinture. Il agite les bras et chantonne. Chassé du Ciel, sur la demande de la Déesse du Soleil, descendu sur la terre, il voyage en la province d’Izumo. Il a vu flotter sur la rivière un de ces bâtonnets dont les Japonais se servent pour prendre leur nourriture ; il en a conclu qu’en remontant le cours d’eau, il rencontrerait des êtres humains. C’est la circonstance qui l’amène en face des deux vieillards et de la jeune fille.
Le Dieu a jadis commis les sottises qui l’ont fait bannir du Ciel. Mais sur terre, vivant parmi les hommes, il s’est humanisé. Il éprouve, pour la douleur des trois personnes qu’il rencontre, une immédiate sympathie.
« Honorable vieillard, qui êtes-vous ? » demande-t-il sur un ton d’assurance divine.
Le vieillard salue courtoisement, et répond :
« Ton serviteur se nomme Asinazuci ; il est l’enfant du Dieu de la Grande Montagne. Ma femme s’appelle Tenazuci. Ma fille est la princesse Kunisada. »
Susanoo s’incline, et il ajoute, d’un ton cordial qui sollicite une confidence :
« Pourquoi pleurez-vous ?
— Nous pleurons, – répond le vieillard, – parce que le moment est venu où le dragon à huit têtes va venir enlever notre huitième fille. »
… Le nombre huit jouait un rôle particulier dans le Japon d’alors…
Le pauvre vieillard et sa femme recommencent à sangloter. La princesse Kunisada fixe Susanoo d’un regard brillant.
« Calmez-vous, – dit Susanoo. – Expliquez-moi ce que vous redoutez. »
Le vieillard reprend :
« J’avais huit enfants, huit filles. Chaque année, le dragon à huit têtes vient enlever l’une d’elles, et la dévore. Déjà sept sont mortes ainsi. La huitième va subir, elle aussi, le même horrible sort. Avec elle, c’est toute la joie de notre vie qui disparaîtra. Et nous n’aurons plus de petits-enfants pour garder notre souvenir après notre mort, et nous rendre les honneurs funèbres. »
Les larmes recommencent à couler de ses yeux.
« Comment est ce dragon ? – dit Susanoo.
— Il est immense ; il s’étend sur huit vallées et huit collines. Il a huit têtes et huit queues. Ses yeux sont rouges comme cerises mûres. Son ventre paraît sanglant et jette des flammes.
— Son corps, – ajoute la vieille femme, – est couvert de mousse, de pins, de cèdres géants. »
Susanoo ne poursuit pas, sur ce point, l’entretien. D’un geste vif, il montre Kunisada :
« Si cette princesse est votre fille, voulez-vous me la donner en mariage ? »
Oh ! quel éclair a lui dans les beaux yeux noirs de Kunisada, avant que, pudiquement, elle ne baisse les paupières ! Comme sa poitrine se soulève ! Comme son cœur bat ! Comme elle se réjouit d’avoir désormais, contre le monstre, un tel défenseur !
Mais il n’est point d’usage de marier une fille sans quelques renseignements préalables.
Le vieillard dit à Susanoo :
« Excusez mon indiscrétion. Mais permettez-moi de vous dire que je ne sais pas qui vous êtes. Je ne connais pas encore votre honorable nom.
— Je suis Susanoo, le frère de la Déesse du Soleil. Je viens de descendre sur la terre. »
(Il ne dit pas dans quelles conditions !)
Les deux vieillards s’inclinent. Ils se consultent tout bas. Puis Asinazuci dit d’une voix tremblante :
« Nous avons l’honneur de vous offrir respectueusement notre fille. »
Susanoo met la main sur l’épaule de la jeune vierge, et magiquement, la change en un peigne aux dents nombreuses, qu’il enfouit dans son abondante chevelure. Puis, d’un mot, il rassure les deux vieillards :
« Maintenant, je vais m’occuper du monstre ».
Il réfléchit. Il touche la poignée de son épée, qu’il sait longue, solide, vaillante. Mais comment lutter, même avec une telle arme, contre un être dont le corps s’étend sur huit vallées et huit collines ? Il convient d’employer la ruse.
« Suivez mes conseils, – dit Susanoo aux vieillards.
— Faites élever une clôture solide, qui protège votre maison du côté d’où viendra le monstre. Faites-y percer huit portes. Devant ces huit portes, faites placer huit piédestaux, sur lesquels vous poserez huit vases. Dans chacun de ces huit vases, versez du sake huit fois fort. (Le sake est de l’alcool de riz.) Puis, attendez. »
Les vieillards obéissent aux ordres du puissant Dieu. Ils attendent. Susanoo attend aussi. Il caresse son épée. Parfois il assujettit son peigne. Étrange destinée que de se préparer à combattre pour une bien-aimée que l’on sent, sous les espèces d’un peigne, fixée en sa chevelure !
Tout d’un coup, on découvre au loin l’éclat de seize lumières rouges : les yeux de chacune des huit têtes. On entend des branches voler en éclats, des arbres se briser. De plus en plus distinctement, on voit s’avancer un corps immense : c’est comme une montagne mouvante.
Le dragon s’approche avec une vitesse que l’on n’attendrait point d’une telle masse. Il convoite la chair fraîche de la jeune vierge…
Mais il est, aussi, avide d’alcool. L’odeur du sake flatte ses énormes narines.
Le monstre plonge ses huit têtes dans les huit vases ; et il boit, il boit, il boit.
Il boit tant qu’il s’enivre. Il s’enivre tant qu’il s’endort. Son corps immense repose devant la cloison entourant la demeure d’Asinazuci.
Alors Susanoo tire sa grande épée ; il la plonge dans le flanc gauche du dragon. Oh ! quel jet de sang ! quelle rouge fontaine ! Le monstre se secoue et grogne, mais il ne se réveille point.
Susanoo plonge son épée dans le flanc droit de la bête. Un ruisseau de sang jaillit, coule jusqu’à la rivière dont les flots changent de couleur.
Le monstre paraît sans vie. Pour plus de sûreté, Susanoo enfonce son épée au milieu du corps immense. Voici que son épée se brise… Heureusement le dragon est vraiment mort.
Stupéfait, désireux de savoir à quel obstacle s’est heurtée sa lame, Susanoo fend le corps du monstre, comme on ouvre un melon mûr. À l’intérieur, il découvre une longue épée effilée.
De cette épée mystérieuse, il fera présent à la Déesse du Soleil.
Susanoo tire, de son épaisse chevelure, son précieux peigne aux dents nombreuses, et, par une nouvelle opération magique, il le transforme en la belle Kunisada.
Oh ! comme la gracieuse princesse est reconnaissante à celui qui l’a sauvée du dragon à huit têtes ! comme elle aime le jeune Dieu !
Tous deux vont habiter le palais de Suga, que huit épais nuages entourent, comme une barrière protégeant contre d’indiscrets regards l’asile nuptial.
Ils y vécurent de nombreuses années, furent heureux, et eurent beaucoup d’enfants.
