L’Homme célèbre

  • 19 min d'écoute
  • 9 à 12 ans
  • Merveilleux

Un vieil arbre magicien, jaloux gardien des bois, tient tête au belliqueux seigneur Mèneguerre qui abat les forêts pour sa gloire. Sauvé par le jeune Baudry, il veillera sur l'enfant banni jusqu'à en faire un vainqueur.

Thèmes

  • Arbre qui parle
  • Forêt
  • Seigneur guerrier
  • Enfant chassé
  • Course de chevaux

Conte de 2 767 mots, narration audio incluse

Il y avait autrefois, dans le village de Prin, un arbre, un grand arbre, et ce grand arbre parlait ; il disait :

— Je suis l’Homme Célèbre. Ma gloire est immense. Nul n’ignore les miracles dont je suis capable. Je peux prendre toutes les formes. Je peux apparaître et disparaître comme je veux, quand je veux…

Un arbre qui parle, cela n’étonnait personne à Prin. Souvent on ne le voyait pas, mais toujours on l’entendait. Tout le monde écoutait l’Homme Célèbre.

Tout le monde, sauf le seigneur Mèneguerre. Le seigneur Mèneguerre portait bien son nom, il le portait comme on porte la guerre : sans répit. Il n’avait pas le temps d’écouter l’Homme Célèbre, pas le temps de s’arrêter à de si pauvres exploits.

Lui, il allait à cheval, de succès en succès, et il avait du chemin à faire pour conquérir la gloire.

À vrai dire, la renommée de l’Homme Célèbre lui faisait de l’ombre, il supportait de plus en plus mal cette concurrence déloyale.

Voilà aussi pourquoi le seigneur Mèneguerre ne s’arrêtait pas pour l’écouter : il était jaloux de sa réputation, de ses pouvoirs.

Pour augmenter l’éclat de son nom, le seigneur Mèneguerre déclara la guerre au seigneur Deyrançon, dont il revendiquait le territoire. Il l’attaqua un dimanche, près du Petit Breuil, dont il coupa un à un les arbres, pour punir l’ennemi, pour le priver de bois avant l’hiver, mais également pour se venger du mépris, des sarcasmes dont l’accablait à son passage l’Homme Célèbre. Pour lui montrer le peu de cas qu’il faisait de ses menaces.

L’Homme Célèbre souffrait, comme chaque fois qu’on arrachait un arbre. Mais quand il vit tout un bois abattu, sa douleur se changea en colère, et sa colère se déchaîna en tempête. Lui qui était capable de se couvrir de feuilles, de se hérisser de branches, pouvait aussi être une forêt en marche, une armée de corbeaux envahissant le ciel !

Quand le seigneur Mèneguerre aperçut tous ces prodiges, il éclata de rire et moqua la magie que déployait – en vain – celui qu’il appelait par dérision le poète.

Puis, quand il vit ses soldats et même ses plus fidèles compagnons détaler comme des lapins, il prit peur. Il courut se réfugier dans la petite église, où l’attendait son vieil ennemi, le seigneur Deyrançon avec toute sa troupe…

Quand il revint chez lui, il fut bien obligé d’avouer sa défaite à sa femme : une vraie déroute ! Et cela par la faute de l’Homme Célèbre, qui le poursuivait de sa haine.

— Tu n’as qu’à profiter de son sommeil pour le capturer, lui dit sa femme. Ainsi, tu pourras faire la guerre à ton aise, et la gagner !

Ce jour arrive, très vite. Comme le sommeil. À peine couché, l’Homme Célèbre s’endort. Il dort profondément.

De quoi peut-il bien se reposer, me demanderez-vous, puisqu’il n’a rien d’autre à faire que rester dans son arbre ? Eh bien ! Vous n’avez qu’à essayer. Essayez de passer ne serait-ce qu’une journée ainsi, suspendu et invisible, vous verrez. On se fatigue très vite. Et parler à des gens qui ne vous voient pas, c’est énervant, c’est épuisant. Et jouer de méchants tours aux méchants. Et garder sous son aile les innocents. Cela demande des trésors d’imagination, et tellement d’énergie ! Essayez par exemple de vous couvrir de feuilles, d’être une forêt hirsute et qui marche. Vous ne trouvez pas que notre Homme Célèbre a bien mérité ses vacances, ou du moins un petit somme ? Vous ne pensez pas qu’un homme célèbre, quel qu’il soit, a le droit de se reposer ? Ne serait-ce que de son succès ? Que tout homme a besoin de sommeil, qu’il soit célèbre ou pas ?

Donc l’Homme Célèbre est occupé à dormir. Et quand il dort, il ressemble à n’importe quel homme qui se repose. Il est une proie facile pour la dizaine de gaillards que le seigneur Mèneguerre a payés, entraînés, armés. Ils le prennent par surprise, l’enchaînent. Puis ils construisent une cage, avec du bois et du grillage, et notre Homme Célèbre est fait comme un rat !

Quand le seigneur le voit enfin prisonnier, il dit à sa femme :

— Tu lui donneras un morceau de pain et un verre d’eau par jour. Et, surtout, ne le laisse pas sortir.

— Non, mon ami, sois tranquille.

Le seigneur Mèneguerre peut reprendre le combat, aller de victoire en victoire. Après avoir vaincu Deyrançon et annexé son territoire, il fait alliance avec le seigneur Pellevoisin. Les deux seigneurs unissent leurs forces pour attaquer Grosdenier, ils l’écrasent. Ils se retrouvent à la tête d’une vaste fortune, qu’il faut se partager. Très vite le partage tourne à la dispute, on passe des paroles aux armes. Mèneguerre s’empare des biens de Pellevoisin, son triomphe est total.

Sa femme le voit peu, mais elle fait comme il lui a dit, elle donne chaque jour un morceau de pain et un verre d’eau à l’Homme Célèbre.

Ce vieil homme, dans sa petite prison, intrigue fort le jeune garçon qu’on a prénommé Baudry, comme son père, et comme tous les pères qui ont fait et feront la famille, l’illustre famille des Mèneguerre.

Baudry a douze ans, l’âge où l’on est curieux de tout, des oisillons dans leur nid autant que du vaste monde.

L’homme qui est en cage parle fort. Il gronde comme l’orage. Il siffle comme la tempête. Mais quand il appelle à l’aide, sa voix se fait toute petite derrière le grillage, si petite que Baudry, pour l’entendre, est obligé de s’approcher, de se pencher.

— Ouvre-moi la porte, Baudry, fais-moi sortir. Va. Dans la poche de ta maman, il y a des clefs. Quand elle dormira, prends-les, et reviens avec. Si tu me les donnes, tu auras tout ce qui te fera plaisir. Va.

Baudry a vite fait de dérober les clefs, de les rapporter. Mais comme il n’arrive pas à ouvrir la porte, l’Homme Célèbre écarte le grillage et passe son bras.

L’Homme Célèbre a retrouvé son arbre, sa maison sans murs, il brille comme jamais il n’a brillé.

Et le seigneur Mèneguerre subit une cuisante défaite devant Niort, dont il avait décidé de faire sa capitale.

Il ne tarde pas à découvrir la raison de son échec, à accuser sa femme ; il a même sorti son épée pour la tuer !

La mère se défend en désignant son fils :

— C’est Baudry, c’est lui qui a fait sortir l’Homme Célèbre !

C’est lui, donc, qui sera puni. Mais comme il est jeune, qu’il a fait cela sans comprendre, le seigneur Mèneguerre rengaine son épée et le chasse.

Avant de quitter la maison, Baudry va embrasser sa mère, qui a bien du remords, bien du chagrin de voir partir son fils. Et, comme elle a peur de le perdre, elle lui donne un anneau ainsi qu’un médaillon. Pour le reconnaître quand il aura grandi. Si par hasard elle le rencontre.

Voici Baudry chassé du nid. Contraint d’errer. Il marche par les champs, à travers bois. Le monde paraît vaste à un enfant de douze ans. Et il l’est.

Dans une forêt, il rencontre un pauvre vieux et une pauvre vieille qui lient leurs fagots.

— Où vas-tu, mon garçon ?

— À la grâce de Dieu, puisque mes parents m’ont mis dehors.

— Tu dois avoir faim, lui dit la vieille femme. Veux-tu partager notre repas ?

— Il ne faut pas vous priver…

— Une bonne soupe, insiste le vieil homme, cela te réchauffera. Cela te donnera des forces.

La soupe est trempée. La vieille femme a versé le bouillon de la marmite dans la soupière, sur le pain. Baudry l’avale à grand bruit, sans attendre qu’elle refroidisse. Puis il va se coucher, dans le lit du petit, du petit qui n’a pas eu le temps de devenir grand, vu que la mort un matin l’a fauché, tandis qu’il traversait un champ se livrait bataille.

Baudry reste chez eux trois ans. Il les aime autant, il les aime plus que ses vrais parents ; et eux le regardent comme un fils, comme leur fils chéri. Baudry les aide du mieux qu’il peut, et ils lui donnent tout ce qu’ils ont. Mais ils n’ont presque rien, et ils sont obligés de l’envoyer dans un château, apprendre le métier de cuisinier.

Baudry travaille sous la conduite d’un chef, qui distribue les tâches : à ses aides, il donne l’ordre de plumer les volailles, de couper la tête aux anguilles, d’écosser les fèves, ce dont le jeune homme s’acquitte de mieux en mieux, avec une dextérité qui fait pâlir d’envie les autres marmitons.

Ils ne savent pas – ni lui d’ailleurs – que l’Homme Célèbre n’a pas oublié le service qu’il lui a rendu ; ils ne savent pas qu’il continue à veiller sur lui, qu’il est toujours prêt à éclairer sa route.

Baudry fait des progrès stupéfiants, et ses qualités lui valent la confiance de son chef, et même son estime.

Or le château est en émoi, car le seigneur d’Olbreuse – un homme très pacifique, qui gouverne avec bonté et justice son petit domaine – veut marier ses trois filles. Une par mois. Et il fait publier partout qu’il y aura des courses au château, trois courses, et que le vainqueur, chaque fois, aura l’une de ses trois filles pour prix.

Voilà la première course qui commence, et Baudry voudrait bien la voir ; il demande congé à son chef :

— D’accord, répond celui-ci. À condition que ton travail soit fini, et que tu me laisses assister aux prochaines courses.

Son ouvrage terminé, Baudry part aux courses. En chemin, il rencontre l’Homme Célèbre, qui est descendu de son arbre et a pris la forme d’un vieillard à barbe et cheveux blancs.

— Bonjour, mon garçon !

— Bonjour, monsieur !

— Où vas-tu, mon garçon ?

— Je vais aux courses, monsieur.

— Tu vas courir ?

— Courir ? Mais je n’ai pas de chevaux !

— Je peux t’en procurer, si tu veux.

— Ah ! dit Baudry, maintenant je n’ai plus le temps. J’ai entendu sonner la cloche, la course va partir.

— Ne t’inquiète pas. Je vais t’en donner un, et il sera prêt comme les autres, aussi tôt. Tu vois cet arbre là-bas ? On l’appelle l’Arbre d’or. C’est un arbre magique. Tu donnes un coup de pied dedans, tu demandes le cheval de la robe que tu veux, tu l’as.

Baudry va à l’arbre, il donne un coup de pied dedans, demande un cheval gris tout équipé, et il en arrive un prêt à monter, et un bel habit pour son cavalier.

Le cheval galope et rejoint les autres, qui sont déjà sur la ligne de départ. Puis, quand la course est lancée, il a vite fait de dépasser les concurrents et il finit facilement vainqueur.

Le seigneur d’Olbreuse félicite le cavalier – on chercherait en vain le marmiton sous ce beau vêtement ; puis il l’emmène au château pour lui remettre son prix : pour lui offrir en mariage sa plus jeune fille, qui a dix-huit ans.

Baudry n’ose pas se faire connaître, il n’ose pas non plus refuser : il remercie le seigneur et lui donne rendez-vous la semaine suivante.

Le seigneur attend, et le vainqueur ne reparaît pas. Il ne vient pas chercher son prix.

Quand arrive le jour de la deuxième course, Baudry a encore envie d’y aller ; il dit à son chef :

— Je voudrais bien y aller encore aujourd’hui, moi, aux courses, s’il y a moyen !

— Mais c’est mon tour, répond le chef, toi tu restes ici.

— Et si je vous donne l’anneau que j’ai au doigt, vous me laisserez y aller ?

Le chef regarde l’anneau et, bien qu’il ait très envie d’aller aux courses, il choisit de rester aux cuisines.

Baudry se dépêche, il a peur d’arriver en retard. Mais l’Homme Célèbre est toujours là quand il faut, sur sa route, il lui dit :

— Eh bien ! Baudry, as-tu suivi mes conseils ? As-tu obtenu ce que tu souhaitais ? As-tu gagné à la course ? Veux-tu recommencer aujourd’hui ? Avec un cheval noir par exemple ? Avec des harnais argentés ?

— Oui, monsieur, un cheval noir avec des harnais argentés, voilà qui est joli, voilà ce que je désire.

— Alors va à l’arbre que tu vois, là-bas, donne un coup de pied dedans, demande un cheval noir avec des harnais argentés.

L’arbre l’a entendu, son vœu est exaucé, et le cheval noir avec des harnais argentés arrive premier.

Le seigneur d’Olbreuse félicite le cavalier – son visage ne dit rien à personne ; puis il l’invite au château, où il lui offrira sa récompense, une fille de vingt ans dont il fera sa femme.

Le vainqueur lui dit qu’il viendra chercher son prix la semaine suivante, et il disparaît.

Un mois plus tard, la troisième course se prépare.

— Ah ! fait le garçon, j’ai pourtant bien envie d’y aller encore aujourd’hui !

— C’est mon tour, proteste le chef, tu y es déjà allé deux fois !

— Si je vous donne mon médaillon, je pourrais y aller ?

Le chef accepte le médaillon, et Baudry se rend aux courses. Il se hâte. Et l’Homme Célèbre l’arrête :

— Eh bien ! si c’est un cheval alezan que tu désires, tu l’auras, et bien équipé. Tu sais ce qu’il faut faire pour gagner.

L’arbre est généreux, comme il l’a déjà été, il accorde au garçon un superbe cheval alezan et de superbes vêtements. Et, surtout, une superbe victoire.

Le seigneur d’Olbreuse félicite le cavalier, en qui il ne reconnaît ni les vainqueurs précédents ni, bien sûr, son aide-cuisinier. Il l’invite à venir au château chercher sa récompense, à prendre pour épouse sa fille aînée, qui a vingt-deux ans.

Le garçon est devenu un homme – l’épreuve, cela vous grandit –, et l’homme ne se dérobe pas. Cette fois, Baudry va au château recevoir son prix.

Mais en passant par les cuisines – pour récupérer ses effets –, il croise des marmitons qui ont l’air de le bien connaître, et qui, fâchés de le voir nier l’évidence et renier les siens, apprennent au seigneur quel Baudry se cache sous cet habit de vainqueur.

Baudry est obligé de montrer son vrai visage, de dire qui il est, d’où il vient.

Le seigneur écoute son histoire avec attendrissement, mais aussi avec satisfaction : cet homme à qui il donne sa fille n’est pas d’origine obscure. On connaît les Mèneguerre dans le pays, et si la réputation du père n’est pas des plus flatteuses, nul doute que le fils saura lui redonner son éclat.

Avec d’autres qualités que celles, bien vaines, qu’on montre à la guerre.

Arrive le seigneur Mèneguerre, qu’on est allé tirer de ses rêves de revanche, qu’on a dû arracher à ses plans de batailles. Madame son épouse l’accompagne.

Quand on leur présente leur fils, on ne provoque en eux aucune émotion. Celui qu’ils ont vu partir avait douze ans. Et ce beau cavalier-là ne porte ni anneau ni médaillon.

Le seigneur a beau interroger ce garçon qui le toise, il ne reconnaît pas la fureur qui habite les Mèneguerre. La douceur qu’il lit dans ses yeux lui est définitivement étrangère.

Quant à sa femme, elle a beau considérer son vêtement, l’examiner sous toutes les coutures, elle ne trouve pas trace des dorures qu’elle a données à son fils avant qu’il ne parte.

Baudry ne sait quelle pièce y coudre, comme on dit à Prin, il est désemparé.

Il songe alors à son chef, resté aux cuisines ; il descend le voir, il lui dit :

— Donnez-moi mon anneau et mon médaillon, je les paierai bon prix. C’est un présent que ma mère m’a fait quand mon père m’a chassé. Je veux les lui montrer, afin qu’elle me reconnaisse.

La mère, quand elle les voit, reconnaît sans le moindre doute ses dorures : c’est l’anneau, c’est le médaillon qu’elle a donnés à son fils ; c’est son fils. Baudry Mèneguerre, le père, veut bien l’admettre. Il veut bien accepter que ce fils, qui lui ressemble si peu, prenne pour épouse la fille aînée de ce brave d’Olbreuse, qui ne ferait pas de mal à une mouche, et qui ne l’empêchera sûrement pas – croit-il – de réaliser ses projets. Qui lui évitera même de fatiguer ses troupes, puisque sans livrer combat, par le seul fait de se marier, un Mèneguerre se sera rendu maître du château et des terres d’Olbreuse.

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