À cette époque, riquette Chaboulet avait onze ans. Son panier d’osier au bras, elle s’en allait par la grand-rue du village de Piégut, où les coups de marteau du maréchal-ferrant retentissaient bruyamment. C’était la fin de la saison des cèpes, qui dure longtemps ici. Riquette portait à Pierrette, la patronne de l’auberge, sa récolte du jour : quelques cèpes « têtes-de-nègre » et quelques « bruns » qui poussent sous les châtaigniers.
Les commerçants du village connaissaient bien la petite fille, car c’est elle qui faisait les commissions, sa mère ne pouvant presque plus marcher. Noémi Chaboulet avait été la meilleure lavandière de Piégut. Mais un méchant rhumatisme lui avait pris les genoux, à cause de l’humidité et de la position pénible sur la selle à laver.
La pauvre Noémi gagnait quelques sous en faisant des travaux de couture et de raccommodage à la maison. Si on peut appeler maison la petite chaumière, sur la route de Saint-Barthélemy, où vivaient la mère et la fille… Le père, bûcheron, avait été écrasé par le tronc d’un grand sapin, quelques années plus tôt.
Malgré les petits travaux de la courageuse Noémi et les récoltes de Riquette, les deux Chaboulettes avaient bien de la peine à gagner leur vie…
— Tes cèpes ne sont pas beaux, dit la Pierrette à Riquette.
— Oh, mes petits noirs tout jeunes…
— Les noirs, je ne dis pas. Mais les autres sont vieux et mous. Je sais bien qu’il est difficile de trouver de beaux champignons fermes en fin de saison, Riquette. Mais moi, je ne peux pas te prendre ceux que mes clients ne mangeront pas. Garde-les et fais-les sécher, si tu peux.
En ce temps, on ne savait pas conserver les champignons autrement qu’en les séchant à l’air ou au four à pain.
— Je vous échange mon panier contre une douzaine d’œufs, proposa Riquette.
La Pierrette avait un élevage de poules derrière son auberge. Elle soupira.
— Disons une demi-douzaine, et je ferai sécher les cèpes.
Quand Noémi Chaboulet vit revenir sa fille avec les œufs, elle l’embrassa de tout son cœur. Riquette prépara une petite omelette aux champignons qu’elles mangèrent avant d’aller se coucher. Le lendemain, comme il restait un peu de farine de blé noir et de seigle, elles firent une belle tourte avec les deux derniers œufs qu’elles avaient mis de côté. Après ce repas, qui fut un vrai festin pour la mère et la fille, Riquette annonça qu’elle retournait au bois.
Sa mère dit que ça ne valait pas la peine, que les beaux cèpes devenaient trop rares et que Pierrette ne lui échangerait plus sa cueillette. Riquette prit son panier et frappa du pied.
— J’y vais quand même ! Si je ne trouve que des vieux cèpes mous, nous les ferons sécher pour l’hiver.
Elle s’aperçut alors que l’anse de son panier d’osier, qu’on appelle ici un bourricou, était défaite et ne tenait plus que par un lien. Elle prit donc la musette de son défunt père ; une besace ne vaut pas un panier pour ramasser les champignons, mais tant pis. Riquette ferait bien attention de ne pas secouer sa musette, ce qui aurait risqué de réduire en purée ses quelques trouvailles.
Ce jour-là, elle découvrit une bonne « place » sous les chênes où poussent les cèpes noirs, plus tardifs que les cèpes de châtaigniers. Sa musette se remplissait vite, mais le temps devenait de plus en plus sombre. Elle ne voyait plus rien sous le couvert épais des chênes. La pluie commença à tomber. Elle décida de rentrer.
Sur le chemin du retour, elle rencontra la Joséphine Chatenet, une pauvre vieille qui s’en allait en maugréant.
— Pauvre de moi, je n’ai pas trouvé un cèpe ! Et mon fils qui arrive demain en permission du régiment ! Mon Dieu, mon Dieu, je voulais tant lui faire une omelette aux cèpes !
La Joséphine, à son âge, ne voyait plus très clair. Et, songea Riquette, il est bien difficile pour une pauvre femme presque aveugle de distinguer un cèpe noir, par temps couvert, dans un bois sombre !
— Joséphine, ne pleurez pas. Voilà des cèpes pour votre fils.
Et elle versa le contenu de sa musette dans le panier de la pauvre femme. Joséphine, émue par tant de gentillesse, se mit à pleurer pour de bon. Les larmes ruisselaient sur ses joues ridées et tannées. Riquette s’en alla, trempée et délestée de sa trouvaille, mais gaie et contente.
À la lisière d’un bois, elle avisa une cabane abandonnée et s’arrêta pour s’abriter. La pluie battait la toiture avec un bruit de trot furieux, comme si des milliers de sabots fuyaient sur la cime des arbres. Puis le trot ralentit, la pluie cessa, le soleil se ralluma au couchant. Riquette sortit et prit le temps de regarder le paysage autour de la cabane. Elle remarqua un arbre qu’elle aimait beaucoup – mais vraiment beaucoup –, un merisier ou cerisier sauvage. Riquette caressa l’écorce douce de l’arbre, de bonne taille et sans doute assez vieux.
Soudain, une abeille mouillée tomba sur sa manche ; elle se baissa pour la poser délicatement par terre. Un reflet noir dans l’herbe attira alors son regard. Impossible, on ne trouve pas de cèpe sous les merisiers !
Et pourtant, c’en était un, un superbe bolet noir, jeune, ferme et lourd. Riquette le ramassa, l’enveloppa d’une poignée de fougères et le mit dans sa musette. Elle aurait bien voulu en trouver un autre ; mais le jour déclinait et de gros nuages noirs se profilaient sur l’horizon.
— Rentrons, dit-elle à haute voix. Ce gros cèpe peut bien garnir une omelette à lui tout seul !
Et elle partit en trottinant vers le village. Trottinant, galopant, sautillant, avec ses sabots mouillés.
« Ne saute pas si haut, petite sotte ! se dit-elle. Tu vas abîmer ton cèpe. »
Elle arrêta de sauter, puis de galoper.
« Qu’il est donc lourd, ce cèpe de merisier ! »
Elle se mit à marcher au pas.
« Voilà un cèpe qui pèse autant qu’une demi-douzaine ! »
Elle s’arrêta sur la route de Piégut pour se reposer et lâcha son souffle.
« Il doit être plus gros qu’il ne m’a semblé… »
Elle eut la curiosité de regarder dans sa musette.
« Je rêve ! Il a fait des petits ! »
Elle vit sous la fougère trois ou quatre gros cèpes et deux fois plus de moyens. Tous noirs, jeunes, fermes et lourds !
D’autres filles de son âge se seraient mises à douter de leurs yeux et de leur tête. Mais Riquette était une enfant sage et qui écoutait les histoires des grands-mères. Elle sut qu’elle avait trouvé un cèpe enchanté.
— Qu’ils sont beaux ! s’écria sa mère. Il me reste un peu d’huile de noix, nous allons les faire à la poêle.
Riquette, les yeux pétillants de bonheur, raconta qu’elle les avait trouvés sous un cerisier sauvage.
— Tu dois te tromper, dit Noémi Chaboulet. On trouve des cèpes sous les chênes, les charmes, les châtaigniers. Parfois les pins et les sapins, mais jamais sous les merisiers.
En tout cas, ces champignons étaient délicieux. Ni la mère ni la fille n’en avaient mangé d’aussi bons. Le lendemain, Riquette retourna au merisier et trouva un cèpe noir tout pareil à celui de la veille. Était-il aussi enchanté ? Il l’était. Elle rentra avec une pleine musette de champignons.
— Ils sont tellement beaux que tu devrais les apporter au docteur, décida sa mère, lui qui est si souvent venu me visiter sans me demander un sou.
La dame du docteur reconnut qu’elle n’avait jamais vu des cèpes aussi parfumés, et Riquette revint avec une pommade pour le genou de sa mère.
Ainsi, tous les jours de la semaine, elle allait au merisier et rapportait une musette de cèpes. Le dimanche, elle prit le panier que sa mère avait réparé. Mais le cèpe enchanté ne voulut pas s’y multiplier. Peut-être avait-il besoin d’être protégé des regards.
Le lundi, Riquette repartit donc avec la musette de son père et la ramena pleine une nouvelle fois.
Comme on ne trouvait presque plus de beaux cèpes, Pierrette l’aubergiste lui acheta trois jours de récolte. Et chaque jour, midi et soir, Riquette et sa mère dégustaient de jeunes cèpes, accommodés de façon variée.
Jamais elles n’avaient aussi bien mangé.
— Je n’ai plus mal aux genoux ! s’écria Noémi un beau matin. Je vais descendre à Piégut.
— Maman, je t’en prie, sois prudente, dit Riquette.
La mère mêla un clin d’œil à son sourire.
— Je crois bien que tes champignons m’ont guérie de mes rhumatismes.
Le premier gel brûla les légumes dans les potagers, les dernières feuilles des arbres tombèrent. Mais malgré le froid, Riquette continuait d’aller au merisier chaque jour et cueillait un cèpe enchanté, qui se multipliait par douze dans la musette, derrière son dos. La vie était belle…
Un après-midi, en arrivant au bois, elle vit passer un vol de palombes, grises dans le ciel gris. Comme à chaque automne, les pigeons migrateurs quittaient les pays froids et descendaient vers le sud pour y chercher le soleil. Et beaucoup faisaient escale dans les forêts du Périgord, où ils se reposaient et se gavaient de glands.
Riquette suivait un sentier qui traversait une haute futaie, quand des salves de coups de fusil éclatèrent de tous les côtés, au-dessus de sa tête. Postés sur les arbres, de nombreux chasseurs mitraillaient les palombes.
Riquette plaignit ces malheureux oiseaux, venus du nord lointain pour mourir à mi-chemin des pays chauds.
Deux ou trois plumes d’un gris presque bleu se posèrent à ses pieds. Elle en vit une si jolie qu’elle la ramassa, la caressa du bout des doigts et la mit dans son sac.
Elle continua son chemin jusqu’au merisier et, comme tous les jours, elle cueillit à son pied un cèpe enchanté.
Au retour, sa besace lui parut encore plus lourde que d’habitude. Elle s’arrêta pour regarder à l’intérieur et vit deux beaux oiseaux encore chauds, juste au-dessus de sa douzaine de champignons. Devant ce nouveau prodige, elle ne sentit plus sa fatigue. Elle courut au village en chantant tous les refrains qui lui passaient par la tête.
Arrivée à l’auberge, elle proposa à Pierrette les palombes avec les cèpes.
— Où as-tu trouvé ces palombes ? demanda l’aubergiste sur un ton soupçonneux.
Pierrette savait bien qu’une petite fille de son âge n’avait pas pu les tuer elle-même.
— C’est une fée qui me les a données, répondit Riquette.
Ce n’était pas un mensonge, seulement une façon de résumer une merveilleuse aventure. L’aubergiste sourit, tâta les oiseaux, les soupesa et les paya un bon prix.
Une autre fois, Riquette trouva une plume noir et or. Elle la glissa dans sa musette et rapporta un beau faisan. Tout l’hiver, les Chaboulettes firent sécher des champignons, mangèrent de délicieuses omelettes, vendirent des palombes, des faisans et des perdrix à l’aubergiste. De temps en temps aussi, elles s’offraient un rôti de gibier ; c’était pour elles un festin royal et, en ces occasions, elles se croyaient par la grâce du ciel changées en reine et princesse des bois.
La vie était devenue douce et agréable. Au printemps, Noémi put reprendre son travail.
— Je jurerais avoir mes genoux de vingt ans, s’émerveillait-elle sans arrêt.
Quelques semaines plus tard, elle se vit offrir une place de serveuse dans un hôtel-restaurant, au village voisin, sur la route de la sous-préfecture.
— Cinq kilomètres, matin et soir, ce n’est rien quand on a les genoux de sa jeunesse.
Elle acheta un vélo d’occasion. Quel bonheur de pouvoir pédaler à nouveau ! Noémi vivait un vrai conte de fées. Le grand air lui redonnait du rouge aux joues et du baume au cœur.
Et Riquette, si heureuse de voir sa mère de nouveau alerte et vive, allait toujours cueillir le cèpe enchanté avec la même foi et le même entrain.
Noémi et sa fille eurent bientôt des économies. Riquette devenait une belle demoiselle et savait cuisiner mieux que personne toutes les variétés de champignons et toutes les espèces de gibier. Son talent de cordon-bleu… et aussi sa grâce et sa beauté charmèrent le fils d’un aubergiste, Jean-Nicolas, qui la demanda en mariage. Au moment de leurs fiançailles, elle lui révéla le secret du cèpe enchanté.
— Est-ce un champignon vraiment magique ? demanda-t-il.
— Il te suffit d’y croire, Jean-Nicolas.
Il jura qu’il y croyait et prit la main de Riquette pour lui promettre de garder le secret. Ils se marièrent et ouvrirent un hôtel-restaurant dans une vieille rue de la sous-préfecture… à l’enseigne du Cèpe enchanté, bien sûr.
C’était un long chemin pour aller tous les matins au merisier magique : plus de quinze kilomètres à bicyclette. Mais Riquette les parcourait gaiement, par tous les temps. Jean-Nicolas l’accompagnait quelquefois, quand il n’avait pas trop de travail et pouvait se faire remplacer à sa cuisine.
La musette de son père étant usée jusqu’à la corde, Riquette acheta une gibecière de cuir, que le cèpe enchanté continua de remplir tous les jours.
Noémi garda longtemps ses genoux de vingt ans.
Riquette et Jean-Nicolas furent heureux, ils eurent cinq enfants et continuèrent d’offrir à leurs clients un plat de cèpes frais en toute saison.
Mais voyez comme les gens sont méchants ! Plus d’un jaloux inventa une fin malheureuse à cette trop belle histoire.
En voici une : Lors d’une coupe de bois, le merisier fut mis en bûches et fagots. Le cèpe enchanté disparut avec son arbre nourricier. L’auberge qui portait son nom perdit ses clients. Riquette et Jean-Nicolas durent chercher une place chez des confrères plus heureux. Mais Riquette se montra peu assidue à son travail : elle préférait courir les bois, dans l’espoir de trouver un autre merisier merveilleux. À la fin de leur vie, leurs enfants les abandonnèrent et ils furent réduits à la mendicité.
Et une autre : La richesse rendit Jean-Nicolas et Riquette dédaigneux et insensibles à la misère d’autrui. Un jour, ils chassèrent une pauvre serveuse qui avait mal aux genoux. Dès lors, Riquette ne trouva plus jamais de cèpe sous le merisier.
Et une encore. À force de côtoyer des gens de la ville qui riaient des contes de fées, Riquette se mit à douter de tout ce qui était arrivé. Elle ne croyait plus au cèpe enchanté ! Et le cèpe dépérissait de son manque de foi. Chaque jour, il devenait plus petit, plus sec et ratatiné, et il cessa bientôt de se multiplier... Là encore, Riquette et Jean-Nicolas furent ruinés et se firent mendiants sur leurs vieux jours.
Non. Non et non. Riquette et Jean-Nicolas vécurent sagement. Ils restèrent simples et bons, ils eurent toujours de la compassion pour les malheureux. Ils gardèrent la foi de leur enfance dans les merveilles et les enchantements. Et il y eut, pendant plus d’un demi-siècle, des champignons toute l’année à l’auberge du Cèpe enchanté.
L’aîné des garçons avait choisi d’aider ses parents pour prendre plus tard leur suite. Riquette lui révéla son secret et, en sa compagnie, se rendit une dernière fois au merisier.
Devenus très vieux, Riquette et Jean-Nicolas s’asseyaient sur un banc, devant la porte de l’auberge. Ils évoquaient le passé et, un peu avant l’heure des repas, respiraient une odeur à nulle autre pareille : le parfum des cèpes en train de cuire dans l’huile ou le beurre.
