Un veuf avait une fille, aimable de visage et de cœur. On l’appelait Marie-Pâlotte, car elle avait un teint si blanc que les lys le lui enviaient. Ce veuf se remaria, épousant en secondes noces une femme laide et acariâtre, ayant elle-même une fille qui lui ressemblait trait pour trait. Cette vilaine créature se nommait Rubiconde ; elle était rougeaude, couperosée et de tempérament maussade. Jalouse de la beauté de Marie-Pâlotte, elle la prit très vite en aversion. Sa mère en fit autant, de sorte que la pauvrette, dont le père voyageait souvent, se retrouva livrée aux tracasseries des deux mégères.
Tandis que Rubiconde se prélassait, Marie-Pâlotte exécutait les tâches domestiques les plus pénibles. Elle lavait le sol à quatre pattes jusqu’à en avoir les genoux à vif, ravaudait le linge jusqu’à ne plus pouvoir bouger les doigts, lessivait et repassait à s’y briser les reins. Et lorsque, fourbue, elle voyait enfin tomber la nuit, il lui fallait encore aller au puits remplir les seaux pour le lendemain.
Cependant, malgré la dureté de son existence, jamais Marie-Pâlotte ne se plaignait. Elle accomplissait l’ingrate besogne avec le sourire, trouvant encore le temps de coiffer sa marâtre et d’apporter des friandises à sa sœur, qui ne quittait le lit que pour se parer ou aller au bal. Loin d’éprouver une quelconque reconnaissance, les méchantes femmes ne l’en rudoyaient que plus, l’une prétendant qu’elle lui tirait les cheveux, l’autre qu’elle l’empoisonnait avec des fruits gâtés. Bref, tout était prétexte à récriminations, et Marie-Pâlotte, quoi qu’elle fît, se voyait châtiée même pour ses bonnes actions.
Un soir, en se rendant comme de coutume au puits, la jeune fille rencontra une mendiante qui lui dit :
— Ma belle enfant, donne-moi donc à boire.
— Avec plaisir, madame, répondit Marie-Pâlotte, car vous semblez encore plus pauvre et moins vaillante que moi.
Et, quoique son labeur l’eût courbatue de la tête aux pieds, elle puisa de l’eau et souleva le seau jusqu’aux lèvres de la vieille. Or, celle-ci était une fée qui agissait ainsi pour l’éprouver. Ayant eu vent de ses malheurs, elle voulait voir jusqu’où allait sa générosité, et si elle méritait d’être secourue.
— Tu es aussi bonne que belle, lui déclara-t-elle, une fois désaltérée. Aussi, pour te récompenser, vais-je te faire un don. À chaque parole que tu prononceras, une rose ou un diamant te sortira de la bouche.
Marie-Pâlotte remercia vivement et, ce faisant, éjecta trois fleurs et deux pierreries. Puis, la fée ayant disparu, elle reprit toute joyeuse le chemin de la maison.
Sa marâtre l’attendait devant la porte.
— Où étais-tu, durant tout ce temps ? demanda-t-elle avec sévérité. Tu as traîné en route, mauvaise fille ! Pour ta peine, tu iras te coucher sans souper !
Comme Marie-Pâlotte tentait de s’expliquer, une pluie de roses et de pierres précieuses lui échappa, tombant aux pieds de sa tourmenteuse.
— Qu’est-ce cela ? s’étonna cette dernière.
La jeune fille conta son aventure, non sans couvrir le sol de nouvelles merveilles. Ce que voyant, la marâtre s’empressa d’appeler Rubiconde. Celle-ci vint en grognant : elle était occupée à sa toilette et trouvait malséant qu’on l’interrompe.
— Voyez quel don a reçu votre sœur, qui n’en est guère digne, lui dit sa mère. Vous allez l’imiter afin d’avoir le même.
— Quoi, mère, vous voudriez que je me rende au puits comme une servante ? s’indigna Rubiconde.
— Non seulement je le veux, ma fille, mais je l’exige !
Son ton était tel que Rubiconde, n’osant désobéir, s’empara d’une jolie cruche d’argent et partit. Cependant, elle claqua la porte en sortant et, durant tout le trajet, rumina sa contrariété. Car non seulement elle était odieuse et mal bâtie, mais un orgueil imbécile l’aveuglait, lui cachant son propre intérêt.
Parvenue près du puits, elle fut accostée, non par la mendiante comme elle s’y attendait, mais par un jeune enfant tout vêtu de guenilles.
— J’ai soif, gémissait le pauvre petit. Par pitié, donnez-moi à boire !
— Ah ça, pour qui me prends-tu, morveux ? répondit-elle. J’attends ici une fée qui paie grassement ce genre de service, et, déjà, le lui rendre m’est pénible. Crois-tu que j’aie le temps ou l’envie de me fatiguer sans contrepartie ?
— Comme il vous plaira, dit l’enfant (qui n’était autre que la fée, ayant pris cette forme pour tromper la vilaine fille). Mais à méchanceté, méchanceté et demie : dorénavant, chaque parole que vous prononcerez vous fera cracher grenouilles, vipères et cancrelats.
Nul mot ne peut exprimer la fureur maternelle quand Rubiconde revint, nantie de son hideux don. Marie-Pâlotte en fit, bien entendu, les frais. On la tira du lit, on la roua de coups, l’accusant d’être cause du malheur. Elle eut beau protester de son innocence, rien ne put apaiser la mégère en colère, pas même la montagne de fleurs et de bijoux répandus pour l’occasion. La pauvrette finit par s’enfuir dans la nuit, les habits en lambeaux et le corps affreusement meurtri.
Jusqu’à l’aube, elle erra, et la forêt nocturne retentit de ses sanglots, tandis qu’en son sillage s’épanouissaient les roses et miroitaient les diamants.
Ce fut cette piste scintillante qui, au matin, intrigua le fils du roi en route pour la chasse. Il la suivit, abandonnant biches et sangliers ; elle le mena auprès de Marie-Pâlotte. À force de pleurer, la jeune fille avait fini par s’endormir au pied d’un arbre. Longtemps, le prince resta à la regarder, car ni ses haillons ni ses plaies ne parvenaient à l’enlaidir. Ainsi abandonnée, les cheveux épars sur la mousse et le visage encore tout ruisselant de larmes, elle lui parut la plus désirable personne du monde, et il n’eut plus qu’un seul souhait : l’épouser.
Que dire, alors, de son émerveillement lorsque la jeune fille s’éveilla, et qu’au premier mot, une rose en bouton s’échappa de ses lèvres !
Ils se marièrent huit jours plus tard. Certains affirment que, durant sa nuit de noces, Marie-Pâlotte fit tant de serments d’amour à son époux qu’on dut ouvrir les fenêtres de la chambre nuptiale. Des myriades de fleurs et de diamants tombèrent entre les mains du peuple amassé au pied du palais, si bien que, dans le royaume, personne ne connut plus jamais la misère.
Quant à Rubiconde et sa mère, leur maison étant devenue un marécage fétide, elles y pataugèrent jusqu’à la fin de leurs jours.