C’ÉTAIT IL Y A TRÈS LONGTEMPS. Il y avait déjà la terre, le ciel et la mer. Mais, en ce temps-là, la mer était tout à fait calme, comme un grand lac. On la voyait, immense, briller sous le soleil, et la nuit sous la lune, jusqu’à l’horizon. Jamais elle ne changeait de place. Elle se trouvait bien où elle était. Non loin d’elle, les hommes cultivaient leurs champs et vivaient heureux. Chacun ainsi s’occupait en son domaine : les poissons nageaient dans la mer. Les oiseaux chantaient dans le ciel. Les hommes travaillaient la terre, et ne la quittaient guère, car ils avaient plutôt peur de l’eau et ils ne savaient pas voler.
Le plus vieux d’entre eux était vraiment très vieux. Il était si vieux qu’il ne savait plus son âge, et il ne s’en inquiétait pas, parce qu’il était très sage. Il avait un beau visage, des yeux bleus comme les cieux et une grande barbe d’argent.
Il n’était ni riche ni pauvre car il ne possédait rien de superflu et il ne manquait de rien. Il se contentait des biens qu’il avait reçus de la vie : un champ où poussait du blé et un four pour cuire son pain ; de verts herbages avec des vaches qui lui donnaient du lait et du beurre frais ; un beau verger avec des pommiers dont les branches ployaient sous le poids des fruits.
Tout le jour le vieil homme travaillait. Quand il avait faim, il mangeait le pain de son four, avec un peu de beurre, une pomme de son verger et, le dimanche, de la confiture de mûres. Quand il était fatigué, il se reposait un peu sur le talus, à l’ombre de la haie, et il regardait la mer si calme qui brillait dans le lointain.
Or un jour, il advint que le vieil homme eut une envie. Oui une envie ! Qui était venue comme ça, comme les envies viennent parfois aux gens, et souvent aux enfants.
C’était l’été. L’homme avait moissonné toute la journée. Il faisait très chaud et il était en sueur. Alors il voulut se baigner. Il regarda la mer, qui se reposait là-bas, mais elle était si loin ! Et il était tellement fatigué ! Il aurait bien aimé demander à l’eau de se rapprocher un peu, pour qu’il puisse prendre son bain. Mais voilà, il ne savait comment s’y prendre pour parler à la mer. D’ailleurs dans son pays les hommes ne parlaient qu’à de rares occasions. D’ordinaire, ils se taisaient, car ils craignaient les mots qui peuvent faire beaucoup de mal.
Mais, cette fois, le vieil homme parla et même il chanta. C’était inouï dans ce pays où, depuis toujours, on avait laissé le chant aux oiseaux et la nage aux poissons. Dans la douce soirée d’été, on entendit pourtant notre homme qui entonna ce couplet :
Mer, tu es vraiment superbe,
Et j’aimerais, tant il fait chaud,
Que tu viennes près de mon herbe
Pour me plonger dans ton eau.
Un petit vent passait par là. Il fut surpris par cette musique. Il voulut bien, gentil commissionnaire, la porter jusqu’à la mer. Et la mer fut ravie d’entendre cette voix humaine, aussi mélodieuse que celle des sirènes. Et puis, elle était comme tout le monde, la mer, elle ne détestait pas qu’on lui dise qu’elle était belle. Alors elle remonta gentiment, depuis le lointain où elle brillait, jusqu’au vieil homme qui l’attendait, et elle se coucha à ses pieds.
L’homme en fut tout ému. Il enleva sa chemise, son pantalon et ses souliers, et pour la première fois, il entra dans l’eau. Bientôt on ne vit plus que son visage et ses yeux bleus comme les cieux, et sa barbe d’argent. Et quand il fut bien rafraîchi, il retourna dans son champ et la mer se retira.
Cela devait arriver, le vieil homme se mit à aimer le bain. Chaque jour, il demandait à la mer de se rapprocher de ses prés. Chaque jour, la mer lui obéissait et venait se coucher à ses pieds, et tous les jours, les travaux des champs achevés, il pénétrait tout content dans l’océan.
Il apprit vite à nager comme les poissons, et à pêcher aussi. Car la baignade lui ouvrait l’appétit. Et la mer, qui le savait, laissait en se retirant des coquillages sur le sable, des crevettes dans les marettes, des crabes sous les rochers. Il les dégustait avec des tartines beurrées, ce qui le changeait un peu des pommes de ses vergers, et même de la confiture de mûres qu’il aimait tant.
Le vieil homme était très heureux de toutes ces nouveautés. Il prit goût à la découverte, et il eut encore envie d’une autre envie. Il voulut connaître ce beau pays qui était le sien et qu’on appelait la Normandie.
Il prit son bâton, son baluchon, et il partit. Sans relâche il parcourut la région. Des gens dirent qu’ils l’avaient vu, avec sa barbe blanche et son chien, traverser les landes de Lessay. D’autres l’aperçurent dans les forêts de La Londe et de Bretonne. On le vit encore sur les grands plateaux de Caux et les collines du Perche, sur les monts de Thury-Harcourt et dans la plaine de Caen.
Il erra ainsi pendant près de sept ans dans le vert bocage normand.
Mais, durant ce temps, la mer, la pauvre mer, elle ne se consolait pas d’avoir perdu son vieux baigneur, ses yeux bleus et sa barbe d’argent. Et, tous les jours, elle retournait le chercher près de ses prés.
Elle partit, elle aussi, vers d’autres rivages pour tenter de retrouver son compagnon. Elle remonta dans la baie du Mont-Saint-Michel, très très loin, plus vite qu’un cheval au galop. Et, en passant, elle demandait au sable :
— Sable, mon ami, as-tu vu un vieil homme avec des yeux bleus et une barbe argentée ?
— Je n’ai rien vu, répondait le sable en bougonnant, mais maintenant je suis tout trempé.
— Excuse-moi, disait la mer, et elle se retirait désespérée.
Elle alla vers Étretat se fracasser contre les falaises, et elle leur cria :
— Falaises, mes amies, avez-vous vu un vieil homme avec des yeux bleus et une barbe argentée ?
— Nous n’avons rien vu, disaient les falaises en râlant, mais maintenant nos pierres sont tout effrayées.
— Excusez-moi, disait la mer, et elle se retirait désespérée.
Elle remonta les rivières et le grand fleuve qu’on appelle la Seine, et elle le supplia :
— Fleuve, mon ami, as-tu vu un vieil homme avec des yeux bleus et une barbe argentée ?
— Je n’ai rien vu, disait la rivière en colère, et je t’en prie, sors de mon lit, car mes berges sont tout inondées.
La mer à nouveau s’excusait et se retirait toujours aussi désespérée.
Partout la mer chercha son homme et son doux chant. Elle interrogea les galets, les dunes et les rochers, mais aucun ne l’avait vu. Elle était si triste qu’on l’entendait, le soir, gémir de désespoir. Pourtant jamais elle ne se découragea. Deux fois par jour, elle remontait à chaque marée sur toutes les côtes de Normandie pour retrouver son ami. Et, deux fois par jour, elle repartait solitaire et désolée.
Enfin, comme se finissaient ces sept longues années, la mer vit une chose extraordinaire !
Ce fut par un soir d’été. Des milliers et des milliers d’enfants, de jeunes gens, d’hommes, de femmes se dirigeaient vers la plage découverte. Ensemble ils s’élancèrent vers la mer. Ils étaient venus des diverses contrées de Normandie. Ils avaient quitté leurs villes et leurs villages. Ils avaient attelé leurs chevaux. Ils étaient montés sur leurs ânes ou sur leurs poneys, et les plus courageux avaient fait le trajet à pied.
À la tête de ce joyeux cortège se tenait le vieil homme avec ses yeux bleus et sa barbe d’argent. Tous avaient répondu à son appel, et il les avait conduits là où, naguère, étaient ses prés. Là où la mer, pour lui apporter ses bienfaits, avait inventé les marées. Là où il avait appris à nager et à pêcher.
Le vieil homme, voyez-vous, n’avait pas oublié les bontés de l’océan et lui en fut reconnaissant. Partout où il s’était rendu, il avait répandu la nouvelle que la mer est une amie fidèle, et que l’on peut, grâce à elle, vivre comme des poissons dans l’eau, et chanter comme les oiseaux dans le ciel.
