Il était une fois un pauvre bûcheron et sa femme, qui habitaient une petite cabane de bois et de terre dans la sombre forêt de la Double. Ils vivaient retirés du monde par amour de la nature. À cette époque, la Double était très marécageuse et hostile à l’homme, elle servait souvent de repaire aux loups et aux brigands.
Mais Fernand et Lucette ne craignaient pas les brigands ; étant bien pauvres, ils n’avaient rien à se faire voler. Quant aux loups, on peut dire qu’ils entretenaient avec eux de bonnes relations de voisinage. Le couple vivait en harmonie avec tous les êtres de la forêt, à l’orée d’une clairière sablonneuse. Le vaillant coupeur de bois partait le matin, en longeant les étangs brumeux et infestés de moustiques. Il ne rentrait que la nuit venue.
Lucette faisait la cueillette des baies sauvages et des racines. Elle aimait chanter avec le vent, rire avec la belette, caresser le renard roux et courir après le faisan, dans le soleil de l’après-midi. Chaque petit habitant de la forêt était un peu son enfant.
La vie de Lucette et Fernand était faite de joies simples et d’enchantements quotidiens : ils étaient heureux. De leur amour naquit un jour sur la mousse humide, au pied d’un grand chêne, une jolie fillette brune. Dès le premier cri de la demoiselle, trois oronges aux chapeaux orangés et brillants apparurent autour d’elle pour l’admirer.
Les parents comblés l’appelèrent Sylvie et lui donnèrent la mousse des bois comme marraine et les champignons d’or pour parrains. La belle enfant grandit à l’abri de la lumière, dans l’épaisse forêt brumeuse, coupée de marécages. Elle jouait avec les louveteaux et les marcassins, parlait avec les écureuils et les anguilles, comprenait les longues plaintes du feuillage ou les clapotis de l’eau.
Lucette et Fernand aimaient leur fille plus que tout au monde. Aussi, lorsqu’elle eut atteint l’âge de se trouver un époux, ils lui dirent tendrement :
— Chère enfant, nous ne sommes pas éternels, tu le sais. Il faudra qu’à ton tour tu crées un foyer avec un gentil mari. Seulement, tu ne le trouveras pas dans notre futaie. Il est temps pour toi d’aller découvrir la vie en société.
Lucette avait les larmes aux yeux. Elle savait que le départ de sa fille était inévitable, mais l’inquiétude rongeait son cœur. Elle caressa les joues roses de Sylvie et lui sourit tendrement. Fernand prit la main de sa fille.
— Nous t’avons préparé un baluchon. Tu partiras cet après-midi même, vers le sud, en longeant la Duche, notre rivière. D’ici trois jours tu arriveras dans un petit village où tu trouveras une auberge. Voici toutes nos économies, quelques vivres et une patte de lapin porte-bonheur. Reviens quand tu auras choisi un fiancé.
Sylvie, émue et effrayée, embrassa ses parents et saisit le bagage que lui tendait son père. Fernand posa un baiser sur le front de sa fille.
— Reviens vite, chère enfant, tu vas nous manquer. La forêt aussi va pleurer ton absence.
Il l’accompagna jusqu’au bord du sentier qui cheminait à travers bois. Lucette, restée sur le seuil de la cabane, se cacha le visage dans son tablier quand la silhouette de Sylvie eut disparu.
La jeune fille marchait depuis quelques heures dans la forêt de la Double quand le jour se mit à décliner. Elle regardait ce paysage familier avec une boule au fond de la gorge.
« Je n’ai pas la force de quitter ma forêt. Comment vais-je survivre sans la protection de ses branches qui me couvrent ? »
Pour la première fois, la tristesse gagna son cœur. L’obscurité ne l’effrayait pas, aussi elle s’enfonça dans les taillis pour rejoindre ses amis et leur demander conseil.
Dix ou douze trompettes-de-la mort, qui sont de jolis champignons gris, venaient de pousser dans une charmille.
— Bonjour Sylvie, dirent-elles à la visiteuse. La nuit est là, où cours-tu ainsi ?
— Bonjour mes amis. Je suis bien malheureuse, car mes parents veulent que je gagne la ville pour trouver un mari. Il me faut donc quitter notre forêt pour un long moment et la seule pensée de vous abandonner me remplit d’effroi.
Les arbres des alentours se penchèrent pour mieux entendre les malheurs de Sylvie. Une famille d’éperviers se posa sur les basses branches et un loup boiteux vint lécher la main de la jeune fille.
— Tu ne peux pas nous laisser, Sylvie, dirent en chœur les éperviers et les branches qui ondulaient avec le vent. Nous serions trop tristes. Nous allons te trouver un mari sans que tu aies à nous quitter.
— Il y a bien des hommes, dans cette forêt. J’en vois parfois qui courent dans les sous-bois, un fusil à la main, dit le loup d’une voix enrouée. Reste auprès de nous.
Sentant ses compagnons si tristes de la voir partir, Sylvie voulut leur rendre courage.
— Merci, mes amis. Votre amour me réchauffe le cœur. Mais les chasseurs ou les braconniers me font horreur. Si je dois me trouver un homme, il faudra qu’il vous aime autant que je vous aime. Je partirai donc à la recherche d’un tendre époux, comme me l’ont demandé mes parents, mais je veux passer cette dernière nuit en votre compagnie.
— Viens dans nos branches, Sylvie, dirent les charmes, les chênes, les châtaigniers et les bouleaux. La caresse de nos feuilles te fera oublier tes malheurs.
Ainsi, la jeune fille choisit la plus haute branche d’un chêne pour s’assoupir. L’arbre lui fit de ses feuilles une couche agréable, et trois écureuils vinrent se pelotonner dans les plis de sa robe blanche.
Pour vous conter la suite, il nous faut, tout d’abord, remonter dix mois en arrière. Puis nous lèverons un peu la tête vers le royaume des cieux, à mille lieues de là.
Dieu avait convoqué trois de ses plus fidèles serviteurs, anges et saints, pour leur confier une mission sur terre. Il voulait offrir trois sortes de cadeaux aux hommes, car ils n’avaient pas fait la guerre depuis fort longtemps.
— Toi, Georges, tu prendras ce sac rempli de ruisseaux. Tu les disperseras là où les gens ont soif et où la terre est aride.
« Toi, Michel, tu prendras ce sac de bons champs. Tu les distribueras là où les gens ont faim.
« Toi, Jean, tu prendras ce sac rempli de châteaux, et tu les sèmeras là où les gens n’ont pas de logis…
« Vous avez une année entière pour donner vos cadeaux. Tâchez de ne favoriser ni de désavantager personne. Décidez en votre âme et conscience, sans vous presser. Je vous ai préparé à chacun un nuage pour vous transporter. Je vous souhaite bonne chance.
Sur ce, les trois saints prirent congé du Seigneur et du Paradis. Ils s’embarquèrent sur leur cumulus, après s’être serré la main et touché l’aile.
Au bout de dix mois, les sacs des trois saints se trouvaient à moitié vides. Jean n’avait plus que mille et un châteaux au fond du sien.
Il avait survolé l’Afrique, l’Europe et une partie de la France. Il avait virevolté une semaine au-dessus de la Loire et se dirigeait vers le Périgord, qu’il atteignit le soir même où Sylvie se reposait à la cime du grand chêne.
Il venait du nord et volait assez bas quand il passa au-dessus de la Double. Le vent soufflait fort de l’ouest, ce soir-là : ce détail a son importance.
Jean se pencha pour admirer, sous les nuages, les derniers reflets du soleil couchant dans les étangs brumeux. Ces lueurs à travers la brume créaient une atmosphère étrange. Il fut attiré et ralentit le battement de ses ailes pour descendre un peu plus.
Une dizaine d’oiseaux de toute espèce se mirent à tourner autour de lui.
— N’est-ce pas un joli garçon ? dit la mésange. Il a le teint pâle comme la neige et les yeux bleus comme les cieux…
— Et en plus, il vole ! s’écrièrent les coucous. Voilà un mari pour notre Sylvie. Allons prévenir la forêt que l’époux est en route !
En un clin d’œil, tous les habitants de la Double se mirent en mouvement pour accueillir l’heureux don du ciel. La forêt piaillait, bruissait, hululait de tous côtés, cherchant un moyen d’arrêter le promis.
Mais Jean ne faisait nullement attention à ce remue-ménage. Du haut de son nuage, il avait aperçu la frêle silhouette de Sylvie, blanche et endormie. Troublé par cette vision inattendue, il ne pouvait détacher son regard de la demoiselle couchée dans un arbre.
« Qu’elle est belle ! se dit-il. Comme j’aimerais m’arrêter pour lui parler ! Comme j’aimerais vivre à ses côtés ! »
À ces mots, les arbres de la forêt levèrent leurs branches au ciel pour saisir l’homme ailé et l’offrir à leur princesse.
Alors, Jean perdit l’équilibre et glissa de son nuage. Il atterrit auprès de Sylvie, qui se réveilla en sursaut.
— Qui es-tu, beau prince ? Et que viens-tu faire dans mon arbre ?
— Je ne suis pas un prince mais un envoyé de Dieu. J’ai pour les hommes de nombreux châteaux à distribuer dans le monde entier. Mais je me suis penché de mon nuage pour mieux te voir… et je suis tombé dans ce beau chêne !
— Comme ton visage est doux. On lit dans tes yeux la bonté de ton âme. Tes fines ailes ressemblent à celles de mes amies les colombes. Reste auprès de moi, si tu partais je serais malheureuse à jamais.
— Hélas, bien que tu aies gagné mon cœur en un instant, je dois poursuivre mon chemin pour distribuer mes châteaux.
Il se retourna pour lui montrer le gros sac qu’il transportait. Il s’aperçut alors que le sac avait chuté avec lui et qu’il s’était percé à une jeune branche.
— Voilà mon sac complètement vide et mon cœur rempli d’amour pour une fille des bois ! Je ne puis plus me présenter au Paradis. Soit. Je resterai près de toi et nous habiterons l’un des châteaux, tombé dans les environs. J’en avais mille et un avant de te rencontrer. Avec le vent d’ouest qui souffle ce soir, ils se sont sûrement éparpillés dans cette belle région. Partons tout de suite et nous trouverons celui qui fera notre demeure avant demain.
Le vent qui venait bien de l’Atlantique avait emporté les châteaux vers l’est et les avait dispersés sur le Périgord. Par chance, il y eut quelques tourbillons, et de nombreux châteaux tombèrent au sud de la Dordogne, au nord de l’Isle et, ma foi, un peu partout. Ainsi, le Périgord se trouva riche de mille et un châteaux.
Jean et Sylvie, qui avaient des goûts modestes, s’installèrent dans un petit manoir, au cœur de la Double, pas bien loin de la cabane de Lucette et Fernand. Ils furent heureux et eurent trois beaux enfants.
Dieu pardonna à son saint et lui accorda sa bénédiction pour la vie qu’il avait choisie. Car, après tout, chacun est maître de son destin… si Dieu le veut.
