Les Meneux de nuées

  • 7 min d'écoute
  • 9 à 12 ans
  • Mystérieux

Marceline, qui lit le temps dans les pattes de son chat, se souvient du jour où deux clochers rivaux se disputèrent l'orage au-dessus des foins. Dans la nuée noire descendue sur les champs, les faneurs reconnurent deux voix bien humaines : celles des meneux de nuées.

Thèmes

  • Orage
  • Grêle
  • Nuages
  • Sorciers
  • Cloches

Conte de 911 mots, narration audio incluse

La marceline n’aime pas l’orage. Dans sa maison du bas de la ville, elle vit seule avec son chat. Lui sur sa chaise, elle sur la sienne, ils regardent ensemble la télévision. Kiki cligne des yeux, se pelotonne dans sa fourrure, parfois sursaute. De temps en temps, il lève une patte, mord ses puces. Marceline, dont le menton s’affaissait dans le tablier de cuisine, se redresse soudain : elle observe son matou. En grande activité de toilette, celui-ci se lèche, se pourlèche, passe la patte derrière l’oreille.

— Oh ! le Kiki, il annonce de l’eau !

Elle sort dans la cour, inspecte le ciel. Il fait grand bleu. Ne lui dites pas qu’une patte de chat, ça ne signifie rien, que c’est de la superstition… elle prendra l’air d’en savoir long, en claquant de la langue. « Peut-être bien », répondra-t-elle, « mais ces choses-là, c’est bien vite arrivé… », et elle vous racontera une histoire de sa jeunesse.

Dans le temps, le bourg de Thevet comptait deux paroisses avec chacune son église. Sur une butte se dressait Saint-Martin, vieille bâtisse trapue, dévorée par le lierre, et à cinq cents mètres de là, au sommet d’une côte, l’église Saint-Julien, plus récente, surmontée d’une flèche effilée. Le clocher de Saint-Martin faisait entendre une voix grave et lente, celui de Saint-Julien, un carillon vif et léger. Les deux sacristains rivalisaient à toute occasion. Le servant de Saint-Martin se faisait fort d’éloigner la grêle en tirant sur sa corde. Plusieurs fois, l’orage avait menacé, puis s’en était allé tomber à côté, sur Saint-Julien. Les paroissiens attribuaient ce miracle au bras de leur sacristain et à Martin, la grosse cloche de leur église.

Ce jour-là, pas un souffle n’agitait les étendues d’orge et d’avoine bleue. Une lumière blanche noyait les lointains. Dans les prairies en contrebas de Saint-Martin, les faneurs travaillaient vite, sans mot dire. Les râteleuses amassaient le foin, les botteleurs liaient les gerbes, on chargeait la charrette. Sous le joug, les bœufs semblaient accablés. Les taons se collaient à leurs flancs sans qu’ils aient même le courage de les chasser. Soudain une vigoureuse volée de cloche secoua la torpeur. Les faneurs relevèrent le nez, tendirent l’oreille :

— C’est Martin qui sonne ! dit l’un d’eux. Pas bon signe.

En effet, on reconnaissait la grosse voix grave du bourdon.

À peine avaient-ils tiré cette conclusion qu’un son plus grêle, mais frénétique, ébranla les airs.

— Cette fois, c’est le carillon de Saint-Julien, observa un autre.

Et bientôt, comme par contagion, des plus humbles aux plus sonores, toutes les cloches des environs se mirent à donner l’alarme. On entendait celles de la Berthenoux comme un jour de 15 Août.

Les faneurs inspectèrent l’horizon. Et ce qu’ils virent ne fut pas pour les rassurer. Du côté de la Châtre s’en venait à grande allure une troupe de nuages gris fer, teintés de lueurs de cuivre.

— Parole, dit l’un des hommes, on dirait une locomotive d’enfer ! Elle va nous passer dessus !

De fait, les nuées semblaient rouler sur elles-mêmes et raser la terre, elles se boursouflaient en monstrueuses volutes, dévalaient les collines, avalaient les champs et les haies.

Les faneurs se figèrent sur place, cherchant au fond de leur mémoire les prières qu’ils avaient oubliées à tous les dieux de la terre, du ciel et des travaux des champs. Soudain, la masse noire fut au-dessus d’eux, si bas qu’on aurait pu la toucher de la main. Mais qui s’en serait avisé ? On avait trop peur de la foudre. Et la nuée s’immobilisa.

Alors, dans ces profondeurs de cendre, une voix éclata :

— Cré bon d’là ! Avance donc ! Tu fais de l’embouteillage !

— J’peux pas ! répondit une deuxième voix. Y a Martin qui cause ! Il me fait barrage.

— Passe donc à gauche ! Le gringalet de Saint-Julien, il sonnera pas longtemps, il s’essouffle ! Et pile-moi tout ça !

Les nuages contournèrent les champs et le clocher de Saint-Martin, et planèrent sur Saint-Julien. Les récoltes furent pilées, hachées, anéanties. Le ciel, dit-on, s’ouvrit comme un tombereau et déversa son chargement de grêle. Pas un épi ne resta debout, pas une feuille ne resta accrochée à la vigne. Sur le territoire de Saint-Martin, pas un grêlon n’était tombé.

Quand la tourmente fut passée, les faneurs de Saint-Martin s’entre-regardèrent : dans les voix qui s’apostrophaient au sein des nuages, ils avaient reconnu celles de deux frères, fameux ergoteurs et plaideurs qui, pour d’obscures raisons de bornage et de parcelles, étaient en conflit avec les habitants de Thevet. Ainsi, c’étaient des meneux de nuées, qui commandaient aux nuages comme d’autres commandent aux armées, et qui réglaient leurs comptes dans le ciel comme d’autres sur les champs de bataille.

— Comme quoi on ne peut se fier à personne, poursuit Marceline. C’est vrai qu’ici, les gens sont bons, ils ne feraient pas des choses pareilles. Et les orages tombent rarement. Mais on ne peut pas savoir…

Quels que soient l’état du ciel et les avis de la météo, hiver comme été, elle débranche la télé, par précaution… Si le temps menace, elle donne trois tours de verrou, deux tours de clé, et monte jusqu’à sa chambre, précédée par son chat. Elle déclare :

— La meilleure façon de se mettre à l’abri, c’est encore d’aller au lit !

Mais si l’orage est là, Kiki est interdit d’entrée. Il reste sur le palier. Car les chats, assure-t-elle, attirent la foudre.

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