Les Animaux de bon conseil

  • 19 min d'écoute
  • 9 à 12 ans
  • Humoristique

Timoléon revient de ses écoles en n'ayant appris qu'une chose : parler aux chiens, aux grenouilles et aux oiseaux. Ce savoir que son père juge ridicule, au point de vouloir sa mort, le conduira pourtant jusqu'au trône de saint Pierre.

Thèmes

  • Langage des animaux
  • Grenouilles
  • Oiseaux
  • Père cruel
  • Pardon

Conte de 2 621 mots, narration audio incluse

Ah ce timoléon, quel garçon ! Il était si intelligent ! Il n’avait pas quatre ans qu’il savait déjà lire et écrire. Compter aussi, mais cela en Normandie, où un sou est un sou, tout le monde l’apprend très vite.

Son père, maître Flamant, un riche paysan des environs d’Alençon, était très fier de son rejeton. Il décida d’en faire un grand savant. Il le confia au curé du village, un homme très vieux et très sage, qui enseigna ses prières au gamin et quelques rudiments de latin.

Un beau jour, le bon prêtre alla voir les parents.

— Votre fiston, leur dit-il, en sait maintenant tout autant que moi, il faut l’envoyer en pension, dans une école d’Alençon.

Le père en parla à l’enfant qui s’en montra très content.

— Je vois, lui dit-il, que ma décision te plaît, mais il faudra bien travailler et faire honneur à tes parents, car cela nous coûtera beaucoup d’argent.

Le jour venu, la mère prépara le baluchon du garçon. Elle ne put retenir ses larmes de le voir, encore si jeune, quitter déjà la maison.

— Ne pleure pas, lui dit Timoléon, je serai bientôt de retour, et il partit d’un bon pas sur la route d’Alençon.

Aux vacances de Noël, l’écolier revint à la ferme de ses parents.

La maman était aux anges. Elle courut au poulailler chercher des œufs frais, et chez le meunier quérir la farine la plus fine. Elle invita les voisins et le curé, et prépara, pour le dîner, des galettes et des beignets.

Cependant que chacun se régalait, maître Flamant, pour faire son important, interrogea son enfant :

— Dis-nous donc un peu, demanda-t-il, ce qu’on t’apprend dans ton école ?

— Oh, une science bien utile, lui répondit le gamin : comment se parlent les chiens.

— Les chiens ? Tu te moques de moi ! s’écria le père, en s’étranglant de colère.

— Pas le moins du monde, répondit Timoléon. Les chiens sont bien plus malins qu’on ne le croit, et vous ne pouvez pas imaginer tout ce qu’ils peuvent se raconter quand ils aboient.

— Saperlipopette, s’indigna le paysan, est-ce que je dépense tout ce bel et bon argent pour que mon fils sache faire la causette avec les bêtes !

Aussitôt il décida de retirer son enfant de la pension d’Alençon et de l’envoyer au collège d’Argentan. Ce changement ne plaisait guère à Timoléon et sa mère, mais ils préférèrent se taire. Maître Flamant était un homme autoritaire et violent, qui ne savait pas se contrôler lorsqu’il était contrarié.

Les vacances terminées, Timoléon reprit son baluchon. La mère pleura encore, mais un trimestre passe vite. Le garçon revint à Pâques.

— J’espère, lui dit son père, que l’on te donne à Argentan d’autres leçons qu’à Alençon.

— Oh oui, répondit l’enfant, et vous allez être content, car je me suis appliqué, et maintenant je sais coasser.

— Coasser ! Que signifie cette nouvelle fantaisie ?

— Que je sais le langage des grenouilles et que j’entends parfaitement ce qu’elles se content, le soir, dans les étangs.

Après les chiens, les grenouilles… Maître Flamant était exaspéré. Il retira aussitôt son enfant du collège d’Argentan, pour l’inscrire au petit séminaire de Caen. Il y resterait des années s’il le fallait, mais il en sortirait savant ou curé, et peut-être les deux, qui sait ?

Ses longues études achevées, Timoléon revint au village. Il était devenu un grand et beau jeune homme, et tout le monde lui fit fête. La mère était enfin consolée, le père n’était pas le moins fier. Il demanda au garçon de raconter à l’assemblée ce que lui avaient enseigné les bons frères du séminaire.

— Oh mon père, lui répondit-il, vous allez encore vous fâcher, mais j’ai surtout appris comment les oiseaux pépient.

Les oiseaux ! c’en était trop. Maître Flamant devint fou de rage. Son enfant était un insolent ou un nigaud. La rancœur emplit son cœur comme un poison. Il décida, dans sa fureur, d’en finir avec le garçon.

Il alla le lendemain trouver son voisin.

— Voilà mille francs, lui dit-il, je te les donnerai si tu veux bien me débarrasser de ce fils ingrat. Tu me ramèneras son cœur, pour preuve de ton action, et l’argent sera à toi.

L’homme était si pauvre, il accepta l’horrible proposition. Il emmena Timoléon au plus profond de la forêt. Mais là, pris de compassion, il ne put se décider à commettre un crime aussi épouvantable. Il révéla au jeune homme les infâmes projets de maître Flamant.

Le garçon fut révolté par une telle barbarie.

— Malheureux, dit-il au voisin, qu’allez-vous faire pour vous tirer de cette affaire ?

— J’ai, lui répondit-il, tué hier un sanglier. Je vais le dépecer et porter son cœur à votre père. Mais promettez-moi de disparaître pour toujours, sinon il saura que je n’ai pas accompli mon forfait.

Le garçon remercia chaleureusement son voisin et lui promit de ne jamais remettre les pieds dans cette contrée.

Il partit au hasard où ses pas le conduisaient. En chemin, il rencontra deux abbés. Il leur demanda où ils allaient.

— À Rome, lui répondirent-ils.

Rome est une belle cité, et à plusieurs, on voyage avec plus de sûreté. Timoléon décida de les accompagner.

Bien lui en prit, car les deux abbés étaient très obligeants. Ils le conduisirent, le soir venu, dans une maison hospitalière, où ils lui offrirent le gîte et le couvert.

Après avoir bien soupé, Timoléon gagna sa chambre.

L’air était doux. Il ouvrit sa fenêtre et entendit les aboiements des chiens qui se répondaient de loin en loin. Il les écouta tard dans la nuit.

Le maître de maison, qui était descendu dans la cour, vit de la lumière dans la chambre du garçon. Il s’étonna de le voir veiller si tard et monta lui en demander la raison.

— Ce n’est rien, dit Timoléon, j’écoute seulement ce que se disent les chiens.

— Vraiment, fit l’homme amusé, je ne savais pas que les animaux avaient de la conversation.

— Ils en ont beaucoup, croyez-moi, et ils se tiennent des propos bien plus sensés que ne le font bien des gens.

Des chiens qui parlent ! En voilà une affaire ! L’homme demanda à son hôte si, par hasard, on pouvait savoir ce qu’ils se racontaient.

— Ils disent, répondit Timoléon, que vous courez un grand danger, car quatre voleurs ont creusé un souterrain et ils doivent venir ici, quand chacun sera endormi.

Le maître de maison pensa que le garçon était un peu simplet, et ne crut guère ce qu’il disait. Mais un avis est un avis, et on craint toujours pour son bien.

Il envoya chercher les gendarmes. Ils se rendirent tous à la cave. Quelle surprise en vérité ! Ils découvrirent le tunnel d’où l’on vit sortir, stupéfaits, nos quatre voleurs bien refaits.

Timoléon fut fort félicité pour sa grande habileté et son hôte lui donna, pour le récompenser, quelques beaux écus dorés. Il les accepta volontiers, car il ne pouvait pas toujours dépendre de la générosité des deux abbés.

Le lendemain, les trois hommes repartirent vers la cité papale. Ils avançaient d’un bon pas et, à la fin de la journée, ils avaient bien fait trois lieues. Ils arrivèrent près d’un grand bois. Les prêtres connaissaient l’endroit. Ils savaient qu’il y avait, à l’orée de la forêt, une auberge renommée. Les prélats étaient gourmands. Ils s’arrêtèrent là pour manger.

Le repas fut excellent : des écrevisses et des ortolans et une fricassée d’anguilles, qui venaient d’être pêchées dans l’étang d’à côté. Avec cela, un de ces petits vins de pays, comme on n’en sert guère à la messe.

Après s’être bien régalés, les curés montèrent se coucher et s’endormirent aussitôt, en ronflant comme la forge du maréchal-ferrant.

Timoléon, lui, n’avait pas sommeil. Il regardait par la fenêtre cette belle nuit d’été, et la lune et les étoiles brillant sur l’étang.

Longtemps il écouta les grenouilles – ces grandes bavardes – qui coassaient sans arrêt.

La servante de l’auberge, qui était allée au bal, rentra au petit matin.

Elle aperçut le garçon à la croisée et s’étonna de le voir veiller à cette heure. Elle en parla à son maître. Il interrogea Timoléon :

— Tu n’as guère dormi cette nuit, m’a-t-on dit. Le lit n’était-il pas bon ?

— Rien de cela, répondit le jeune homme, j’écoutais seulement les grenouilles de l’étang.

— C’est vrai, convint le patron, qu’elles font beaucoup de potin et ne cessent de jacasser.

— N’en dites point de mal, protesta Timoléon, car elles m’ont révélé un grand secret.

L’aubergiste s’étonna à son tour que son hôte sût le patois de ces animaux-là. Mais la curiosité l’emporta et il voulut connaître ce fameux secret.

— Les braves bêtes, déclara Timoléon, m’ont dit pourquoi votre fille est muette.

À ces mots l’aubergiste pâlit.

Marion, sa fille bien-aimée, avait en effet perdu la parole, l’année passée. Il en était si attristé ! Avec un fol espoir, il écouta, en n’osant y croire, les explications du garçon.

— Votre Marion, lui dit-il, a l’an dernier fait sa communion. Mais par malheur, au moment d’avaler son hostie, un morceau s’est brisé et est tombé. Une grenouille qui passait s’en est emparée. Il est toujours dans sa bouche et, tant qu’elle ne l’aura pas rendu, votre fille ne pourra parler.

Un animal voleur d’hostie, c’était une affaire grave qui regardait les gens d’Église. On réveilla les curés.

— Dieu, dirent-ils, le corps du Christ dans une bête ! C’est un terrible sacrilège qui outrage notre Seigneur. Un sorcier, sans doute, a permis ceci et jeté un mauvais sort sur la pauvre communiante. Il faut, sur-le-champ, vider l’étang et retrouver la criminelle qui se moque ainsi des saints sacrements.

La mare asséchée, les grenouilles affolées sautèrent de tous les côtés.

L’une d’elles pourtant se tenait là, près d’étouffer, tant sa bouche semblait gonflée. La coupable assurément.

Le premier prêtre s’approcha d’elle et la pria, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, de bien vouloir rendre l’hostie. La bête le regarda de ses gros yeux globuleux, mais n’en fit rien.

Le second prêtre échoua de la même façon.

Vint le tour de Timoléon.

Il parla dans son langage à l’animal qui aussitôt lui rendit le fragment de pain bénit.

— Bravo ! Bravo ! s’écria Marion, car, grand merci, me voici guérie !

Chacun applaudit à ce miracle et admira l’érudition de Timoléon. L’aubergiste voulut le garder en sa maison, et même le marier à sa Marion. Mais telle n’était pas sa destinée, et il repartit avec ses amis les curés.

Ils arrivèrent à Rome enfin, après un très long chemin.

À peine étaient-ils entrés dans la cité qu’ils apprirent la terrible nouvelle : le pape était mort la veille. Les deux prêtres en furent très contrits. Mais il fallait bien remplacer Sa Sainteté. Ils se rendirent au Vatican, pour élire avec leurs confrères le nouveau successeur de saint Pierre.

Timoléon, de son côté, partit se promener le long des allées de la ville, bordées de tilleuls et de platanes.

Là, le soir, les oiseaux venaient se percher par milliers. Le garçon les écoutait pépier. « Le pape est mort, le pape est mort », répétaient-ils de branche en branche, de feuille en feuille. Et ils se demandaient qui serait le prochain pontife. Une tourterelle apparut et leur dit :

— Si vous vous taisiez un peu, je pourrais vous renseigner.

Les oiseaux sont très diserts, mais ils sont aussi curieux ; ils se turent et l’écoutèrent. Timoléon fit de même.

— Le nouveau pape, déclara la tourterelle, sera notre grand ami. Comme le bon saint François d’Assise, il aimera autant les bêtes que les gens.

— Mais comment va-t-on le découvrir ? demandèrent les oiseaux.

— Eh bien quelqu’un aura, je ne sais comment, connu la formule magique, et le jour du choix, il dira :

Oiseau par ton beau plumage,

Oiseau par ton beau ramage,

Dis-nous quel est le plus sage.

Pendant ce temps, au Vatican, les prélats se désespéraient. Impossible de s’entendre sur le nom du nouveau saint-père.

L’auguste assemblée décida de se réunir dans un jardin. Timoléon passait par là. Il y retrouva ses deux curés qui, comme les autres, délibéraient sans succès.

— Il ne faut pas vous inquiéter, dit le jeune homme, et je sais ce qu’il faut faire.

Aussitôt, il prononça la formule magique, et la tourterelle apparut. Elle portait dans son bec un petit nuage blanc qu’elle plaça, comme l’auréole d’un saint, au-dessus de la tête de Timoléon.

Tout le monde le comprit. Le ciel s’était prononcé et il avait, par ce miracle, désigné le nouveau pape.

Quelque temps après, Timoléon Ier fut intronisé et il choisit pour secrétaires ses deux compagnons de voyage.

Cependant, au village près d’Alençon, après le départ du garçon, ce fut une grande désolation.

La pauvre mère, qui aimait tant son enfant, mourut bientôt de chagrin. Le père, qui pensait être coupable de la mort de son fils, fut saisi d’un profond remords. Il alla voir le prêtre de sa paroisse, pour se confesser.

— C’est là, lui dit le curé, un péché beaucoup trop grave. Il faut aller en parler à notre évêque de Sées.

— Votre crime est si horrible, dit à son tour le prélat, le pape seul pourrait vous donner l’absolution.

Maître Flamant était tellement décidé à se repentir que rien ne put le retenir. Il partit vers la Ville éternelle, en chemise et les pieds nus, et la tête couverte de cendres.

Il marcha sans relâche, mendiant son pain sur les chemins, dormant dans les granges, sur la paille et sur le foin.

Trois mois plus tard, par un beau soir d’été, il arriva dans la ville sainte. Il voulut tout de suite rencontrer le souverain pontife.

Dès le lendemain, il se rendit à la cité du Vatican. Les gardes suisses, qui surveillaient l’entrée du palais, se moquèrent de ce mendiant et le chassèrent en riant. Chaque jour, il recommença, sans jamais pouvoir pénétrer dans cette enceinte sacrée.

Mais à la fin, le pape vint à passer. Il aperçut le pauvre gueux et il reconnut son père.

— Je veux, dit-il à ses gardes, entendre cet homme à confesse, demain matin après la messe.

L’heure venue, maître Flamant, tout tremblant, entra dans le confessionnal. Il parla, d’une voix lamentable, de son crime abominable.

Timoléon l’écouta et lui déclara :

— Il faut, pour expier votre forfait, donner tout votre bien au voisin à qui vous aviez demandé de tuer ce pauvre enfant. Après cela, vous devrez vous retirer dans un cloître, pour prier et méditer.

L’homme consentit à tout ce qui lui était demandé.

— Mais Très Saint-Père, demanda-t-il, me donnerez-vous l’absolution pour tous mes péchés ?

— J’y consens, dit Timoléon, car je vois ton affliction.

Puis maître Flamant sortit du confessionnal et, saisi d’une intense émotion, il reconnut son garçon.

— Grâce à Dieu, s’écria-t-il, tu n’es point mort !

Et il tomba dans ses bras.

Quant à Timoléon Ier, qui savait le langage des bêtes, il fut le meilleur des papes, et surtout le mieux entouré. Car chaque fois qu’il lui fallait attribuer une fonction, confier une charge à quelqu’un, il répétait la formule :

Oiseau par ton beau plumage,

Oiseau par ton beau ramage,

Dis-nous quel est le plus sage.

Et la tourterelle plaçait son petit nuage blanc au-dessus de la tête du plus avisé.

Je connais beaucoup d’hommes qui aimeraient disposer à leurs côtés d’un pareil conseiller.

Hélas, de nos jours, personne ne sait plus parler aux animaux, et il faut maintenant choisir les papes et les cardinaux, les présidents et les généraux, en se passant des oiseaux.

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