— QUEL MALHEUR que le monde soit si grand alors que nous sommes si petits ! dit l’un des sages du village d’Odanak aux jeunes Amérindiens réunis autour du feu.
C’est toujours ainsi, on ignore pourquoi, qu’il commençait ses contes. Autrefois, avant que l’on pende des fils de téléphone au sommet des arbres, ce vieux-là était guérisseur. Il soignait au nom du manitou des Abénakis, qui protégeait son peuple. À présent, c’est le médecin qui soigne, et au nom de la Régie de l’assurance maladie. Ça coûte plus cher et on meurt quand même.
Ce vieux sage racontait une histoire survenue il y a longtemps, si longtemps que, sur les rives de la grande rivière-qui-marche, les Français ne s’étaient pas encore installés. Les arbres ne faisaient de l’ombre qu’aux chasseurs autochtones à l’affût des carcajous, des orignaux, des lynx, ou pêchant, sur les lacs, la ouananiche et le maskinongé.
Cette histoire ancienne était celle d’une famille d’Abénakis, le père, la mère et un jeune enfant de quatre ou cinq ans, qui descendait lentement une mince rivière sinueuse s’étirant entre des montagnes naines. L’automne débutait à peine. Les érables commençaient à rougir. Sur la rivière aux eaux noires se reflétaient les courtes montagnes environnantes. On entendait parfois le cri d’un huard ou les battements d’ailes de quelque balbuzard occupé à pêcher. Soudain, la rivière s’accéléra et le courant devint tel que le père, habile canotier, fit aborder l’embarcation d’écorce. C’était trop périlleux de poursuivre ainsi. Pour franchir la série de rapides, il faudrait portager. Là, aidé de sa femme, l’Abénakis déchargea le canot et le portage commença. La famille avançait, comme il convient de dire, à la file indienne, difficilement, avec les bagages et le canot sur les épaules. Les bibites les piquaient sans merci et leur mangeaient le derrière des oreilles ; les branches d’épinettes, elles, écorchaient leurs jarrets. Derrière eux, indifférent à l’effort car il ne portait rien, le petit enfant suivait du regard les papillons et courait après les ombres fugitives des oiseaux. Attiré par les cris d’une perdrix sous un bosquet, le jeune laissa quelques minutes ses parents pour attraper l’animal. La perdrix s’envola, l’enfant la poursuivit vainement. Quand il voulut reprendre le sentier, il ne le trouva point. Il eut peur. Il s’était écarté.
Les parents ne s’étaient pas aperçus immédiatement de la disparition de leur enfant. Ils avaient eu trop à faire avec le portage. Lorsqu’ils comprirent que la fatalité s’était abattue sur eux, ils abandonnèrent canot et bagages pour courir à la recherche du petit garçon.
Ils criaient et criaient ! Mais ils fatiguaient en vain l’écho des montagnes. Le petit garçon, qu’un autre sentier avait conduit derrière une colline de bouleaux, ne pouvait plus les entendre !
Les parents cherchaient et cherchaient ! Mais ils fatiguaient en vain le cuir de leurs mocassins. Le petit garçon ne se trouvait pas ! Il avait été avalé par le sentier aux herbes écartantes.
La tristesse rend aveugle. Les parents, fort attristés, n’aperçurent pas une coulée, un bref ravin, qui se trouvait devant eux, si bien qu’ils y tombèrent en criant dans le soir le nom de leur petit garçon.
La nuit, elle, tomba sans bruit, comme une plume sur un lac.
Deux chasseurs abénakis, à l’aube, découvrirent les parents. La mère était morte et le père, lui, très grièvement blessé. Il put néanmoins trouver des forces pour expliquer aux chasseurs que son petit garçon avait disparu dans la forêt. Les braves Abénakis promirent au père mourant de tout mettre en œuvre pour retrouver l’enfant et, sur cet espoir, le père expira. Selon la coutume, on enveloppa chaque corps dans une grosse écorce d’arbre qu’on installa ensuite sur quatre poteaux. Arcs, flèches, quelques épis de maïs suspendus au poteau le plus au nord, pour éloigner les mauvais esprits, voilà comment s’élevaient jadis les cimetières sauvages dans la forêt canadienne.
Après la cérémonie, tout le village des Abénakis se mit à la recherche de l’enfant. On chercha l’hiver durant, mais il demeurait introuvable.
— Peut-être, suggéra un vieux du village, que l’enfant a été emporté par le windigo…
Il n’en était rien. Le petit garçon, qui pleurait et se désespérait au terme d’une effrayante nuit solitaire dans les bois, avait été retrouvé par une famille d’ours : un gros ours et sa femme, bien chagrinés de ne point avoir d’enfant, et bien heureux d’en trouver un. C’est pourquoi ils avaient décidé de l’adopter.
Ils avaient pris soin de lui tout l’hiver comme si le petit garçon eût été leur propre progéniture. Au printemps, ils lui avaient montré comment chasser le saumon des rivières, ouvrir les ruches pour s’empiffrer de miel, cueillir les bleuets, éviter les pièges.
Quand les Abénakis allaient dans la forêt pour appeler le petit garçon, les ours chantaient pour éteindre les cris afin que l’enfant n’entendît pas, car ils l’avaient pris en affection et voulaient le garder avec eux pour toujours.
Mais un chasseur ayant plus de détermination que les autres s’entêta de le retrouver.
— Foi de chasseur, je saurai bien le débusquer, moi, ce petit garçon !
Le vent emporta avec lui les paroles de l’Amérindien pour les répéter au gros ours. Afin d’éviter que le chasseur n’arrivât jusqu’à leur tanière, l’ours avait mis sur le chemin du chasseur un castor, un porc-épic et une perdrix.
— De cette sorte, dit le gros ours à sa femme, le chasseur abénakis sera distrait et ne songera pas à nous enlever notre enfant.
Cependant, ce chasseur avait reçu en héritage la matoiserie du renard, un jour qu’il en avait libéré un d’un piège qui ne lui était pas destiné. Il flaira donc l’astuce et ne daigna pas tuer ces animaux pour s’en nourrir. Vif comme l’éclair, il parvint à la maison des ours. L’Abénakis savait que pour trouver la tanière d’un ours, il suffisait de se placer sur une hauteur et de surveiller les endroits où la vapeur s’échappait du sol. Là se trouvait à coup sûr le repaire de l’ours.
Et il avait vu juste ! La respiration des bêtes formait une vapeur qui filtrait du sol. Le gros ours flaira le chasseur et sortit de la tanière. L’Amérindien se mit alors en position, banda son arc, ajusta l’animal et laissa partir une flèche qui alla se ficher juste dans le cou de la bête. L’ours tomba raide mort. La femme de l’ours sortit à ce moment et, voyant le cadavre de son mari, elle s’élança férocement vers le chasseur. Il eut peur de se voir ainsi chargé. La flèche qu’il avait destinée à la femelle glissa entre ses doigts ! Puisqu’elle fonçait inexorablement sur lui, il faudrait lutter corps à corps avec l’animal, un tomahawk pour seule arme !
Le chasseur fut enseveli sous une montagne de poils noirs. Il y eut des hurlements et une grande confusion puis… l’animal lança un cri rauque. Dans la bataille, l’ourse s’était accidentellement empalée sur une haute souche d’épinette. Se dégageant de la carcasse de l’animal, le chasseur, ensanglanté et tremblant, se dirigea à pas lents vers la tanière d’où provenaient des lamentations humaines. C’était le petit garçon, l’enfant perdu, qui pleurait ses parents adoptifs !
— Tu as tué mes parents-ours ! Tu as tué mes parents-ours, dit-il en gémissant.
Son petit corps était parcouru d’un frisson glacial qui le secouait violemment et, s’arrachant les cheveux en hurlant, l’enfant se précipita hors de la tanière pour embrasser les chairs mortes des deux bêtes.
Le chasseur abénakis, de son côté, sanguinolent, tout magané, ne savait plus que penser. Imaginez donc ! Se faire bardasser par un ours, voilà qui déplume !
Il se dirigea vers l’enfant qui serrait contre son petit corps son gros papa-ours. L’ours eut à ce moment un sursaut de vie. Il murmura au petit garçon, dans la langue des ours :
— Je te laisse en héritage mes dons de chasseur. Puisses-tu en faire bon usage.
Enfin, le gros ours s’endormit pour toujours.
Quand le chasseur et le petit garçon rentrèrent le lendemain au village des Amérindiens, on fit un pow-wow pour célébrer leur retour. L’enfant cependant ne se réjouissait pas. Il ne participa point à cette petite fête, non plus qu’à toutes celles qui suivirent le passage des saisons nombreuses. Il resta solitaire, songeur, colérique, différent des autres au point qu’on le surnomma Ours-grognon. Car il faut dire qu’à l’âge de l’adolescence, il commença à devenir un ours. C’était normal, l’ours en mourant lui avait fait cet héritage ! Une fourrure lui recouvrait la poitrine, ses ongles, d’abord cassant et rêches, devinrent acérés et luisants, des dents, proéminentes et tranchantes, se devinaient derrière ses grosses lèvres. Quand il marchait, ses épaules se dandinaient à la manière de l’ours noir ; lorsqu’on l’appelait, il tournait lentement la tête, comme les ours en ont l’habitude.
Avec les années, sa force devint colossale. Il pouvait à lui seul porter sur son dos un canot d’écorce sans même qu’on le vidât de son contenu. Pour pêcher, il allait simplement au bord des rivières et, d’un coup de sa grosse main velue, il attrapait une pleine poignée de poissons. Il savait courir dans la forêt et grimper aux arbres comme un ours. Les piqûres de maringouins et de mouches-à-chevreuil n’entamaient pas sa peau. Il savait supporter les plus grands froids. En hiver, il pouvait dormir durant deux mois de suite sans se réveiller ! Et avec quels ronflements ! Parfois, l’été, on le voyait en aparté avec des oursons. Comme il connaissait la langue des ours, il s’entretenait avec eux de longues et intéressantes histoires oursonnes. Ses dons particuliers avaient fait de lui le plus grand chasseur du village, car il pouvait flairer à distance les proies bien avant qu’on ne les vît, et les traquer sans relâche, sur la terre ou sur les eaux.
L’homme-ours, un jour, se fit vieux comme le sage d’Odanak qui raconte cette histoire aux enfants sauvages, au coin du feu. Pareil aux animaux des bois quand ils sentent l’heure de s’étendre pour ne plus jamais se relever, l’homme-ours s’en alla dans la forêt profonde retrouver la tanière où ses parents adoptifs l’avaient élevé. Il y entra et on ne le revit plus.
Aujourd’hui, à Odanak, le vieux sage du village soutient avec conviction que cet homme-ours était un esprit bénéfique que le manitou des Abénakis leur avait envoyé, eux qui forment une nation juste et bonne, pour toujours amie des ours.
