C’est l’histoire d’une petite fille. On ne sait pas si c’est une histoire d’autrefois ou d’aujourd’hui. Cela n’a pas d’importance.
La petite fille s’appelle Anne. Elle a six ans ou sept ans. Elle n’a pas de frère ni de sœur. Elle habite avec ses parents dans une grande ferme isolée. La ferme qu’elle habite est construite au bord d’une forêt. Et cette forêt recouvre presque entièrement la chaîne du Jura suisse, entre La Chaux-de-Fonds, au-dessus de Neuchâtel, et Bâle. On ne connaît pas le nom du village le plus proche. Cela non plus n’a pas d’importance.
Depuis quelque temps, Anne apprend à jouer du violon. Un vieux professeur vient chez elle chaque semaine. Ses doigts tremblent un peu. Il lui montre comment il faut accorder le violon, frotter les crins de son archet avec un bloc de colophane, placer les doigts sur les cordes, faire aller l’archet sur les cordes. Anne ne sait pas encore déchiffrer les partitions de musique. Elle n’en a pas besoin. Elle aime les sons. Elle les fait jaillir de son instrument.
Un jour, Anne a demandé que sa mère lui raconte une histoire. Sa mère est allée dans le salon. Elle a pris un livre dans la bibliothèque. Elle l’a ouvert. Il y a un dessin sur la première page. On y voit une petite fille. Cette petite fille porte une blouse écarlate. Elle tient un panier dans sa main. Elle marche dans la forêt.
Anne tourne la première page du livre. Sur la deuxième, il y a un animal. Sa mère lui dit que c’est un loup. Puis elle lui raconte l’histoire. À la fin, elle lui explique que le loup mange la petite fille du livre. Et qu’avant de manger la petite fille, il a mangé sa grand-mère.
Anne ne la croit pas.
C’est le jour suivant. Anne se lève. C’est très tôt. Anne descend l’escalier. Elle longe le corridor du rez-de-chaussée. Elle ouvre la porte. Elle ne fait pas de bruit. Elle sort dans la cour. Il fait beau. C’est l’été. Il n’y a personne. Tout le monde dort encore. Anne regarde autour d’elle. Elle continue d’avancer. Elle a traversé la cour. Elle a pris son violon.
Anne arrive dans le pré qui prolonge la cour. Elle regarde ses souliers qui marchent dans les herbes. Certaines de leurs feuilles ont des dents. D’autres ressemblent à des oreilles. D’autres à des cheveux. D’autres à des flèches. Anne arrive de l’autre côté du pré. Un chemin tout sec se trouve devant elle. Elle le traverse. Il est plein de poussière. Elle entre dans la forêt.
Il fait un peu plus sombre au milieu des arbres. Il y a de la mousse sur le sol. Il y a des ronces. Il faut lever les pieds pour ne pas trébucher sur des racines. Les troncs de sapin sont du même gris que la peau des éléphants, mais ils ont des écailles comme les vieux crocodiles. Si on les regarde du bas jusqu’en haut, ils sont toujours plus minces et finissent comme des allumettes. Encore plus haut, ils sont coiffés d’un plumeau vert.
Anne a beaucoup marché. Elle est passée dans une clairière. Il y faisait plus clair que dans la forêt, mais un peu plus sombre que dans la cour ce matin. Un étang se trouvait au milieu de la clairière. Et des libellules. Elles étaient drôles. On aurait dit des hélicoptères. Elles se posaient sur les roseaux.
Anne aperçoit un petit rocher devant elle. Il a l’air d’un tabouret. Elle s’assied dessus.
Les parents d’Anne la cherchent tout le jour. Ils regardent partout dans la maison. Ils vont dans la cour, dans le pré, sur le chemin rempli de poussière, au bord de la forêt. Ils l’appellent. Personne ne leur répond. Ils font venir leurs voisins. Il y a beaucoup de monde chez eux. Tous se préparent à partir dans la forêt.
La lumière baisse autour d’Anne. Elle n’aimerait pas rester seule trop longtemps. Elle a posé l’étui de son violon par terre. Elle l’ouvre. Elle prend le violon. Elle imite son vieux professeur. Elle tend les cordes, elle prend le morceau de colophane, elle frotte l’archet, elle le fait aller sur les cordes. Le violon chante. Anne aperçoit une forme grise. Puis il fait nuit.
Anne est fatiguée. Elle a sommeil. Elle voudrait dormir. Elle se laisse glisser du petit rocher. Les aiguilles de sapin sentent bon.
Accompagnés de leurs voisins et de plusieurs gendarmes venus en renfort, les parents d’Anne sillonnent la forêt pendant des heures. Ils y consacrent toute la nuit. Ils ont des lampes de poche. Ils regardent au fond des ravins, sous les sapins, dans la clairière. Ils crient partout son nom. Personne ne leur répond. Ils ne trouvent rien.
Puis ils l’aperçoivent. Elle dort au pied d’un petit rocher. Son violon est posé juste à côté d’elle. Ils la réveillent. Elle les regarde. Elle se demande ce qu’ils font là. Elle range son violon dans son étui.
Soudain, l’un des gendarmes se baisse. Il appelle ses collègues. Ils ont découvert les traces d’un animal. Ces traces font un cercle autour du rocher. Les gendarmes ont l’air abasourdis. Ils s’approchent d’Anne. Ils lui demandent si elle a vu quelque chose avant de s’endormir. Elle dit que non, sauf les libellules de la clairière. Ils lui demandent si elle a vu un loup. Elle se rappelle la forme grise. Puis elle se rappelle le livre. Elle pense que les loups aiment sûrement la musique. Elle dit alors qu’elle l’a vu. Les gendarmes et les voisins se taisent. Tout le monde rentre à la maison.
Les gendarmes sont retournés dans la forêt. C’est le matin suivant, très tôt. Ils sont bien plus nombreux que la première fois. Cette fois, des chasseurs les accompagnent. Ils viennent de toute la Suisse. Beaucoup d’entre eux sont valaisans. Ils affirment qu’ils connaissent bien les loups. Ils disent qu’ils en ont déjà pourchassé chez eux, pendant des jours et des nuits.
Les gendarmes et les chasseurs ont des fusils. Ils ont des chiens. Ils ont déplié des cartes de géographie. Ils discutent. Ils se divisent en plusieurs groupes. Puis chacun de ces groupes s’en va de son côté. On entend parfois des aboiements. Quelques heures plus tard, tous les groupes se retrouvent. Personne n’a vu de loup. Il est midi.
Les gendarmes et les chasseurs ouvrent leur sac de pique-nique. Ils mangent du pain de seigle et de la viande séchée. Ils boivent du vin blanc. Ils se mettent à rire. L’un d’eux dit qu’il n’aime ni les loups ni les étrangers : les loups prennent nos moutons, les étrangers prennent nos femmes. Ils rient encore plus. Ils éructent. Ils se reposent quelques instants. Ils reforment des groupes qui repartent chacun de leur côté.
À l’approche du soir, on entend des coups de fusil dans la forêt. Les chiens aboient à nouveau. Anne est alors dans la cour. Il y a des nuages dans ciel. Ils s’étirent par-dessus le toit de la ferme et se prolongent derrière la forêt. Ils ne bougent presque pas. Ils sont un peu rouges. Du vent souffle dans les herbes. Ils deviennent ensuite presque bleus, puis les voilà bleu foncé.
Des voitures arrivent au même instant. On entend leurs coups de klaxon. Elles sont encore éloignées. Elles roulent en file indienne sur le chemin. On voit leurs phares. Ils sursautent en avançant. Ils éclairent parfois des morceaux de la ferme, parfois des morceaux du pré, puis à nouveau des morceaux de la ferme, puis des morceaux du chemin. Anne a peur. Le monde est cassé.
Les voitures entrent maintenant dans la cour. Leurs moteurs s’arrêtent. Les gendarmes et les chasseurs en descendent. Des portières claquent. Tout le monde parle en même temps. Puis quelqu’un se dirige vers l’arrière d’une voiture. Il demande de l’aide. Deux personnes se penchent au-dessus du coffre. Ils en retirent quelque chose. C’est un animal. Il ne bouge pas. Il est mort. Ils l’ont empoigné par les quatre pattes. Ils le portent devant le seuil de la ferme. Ils le jettent par terre.
Tout le monde vient regarder.
On voit d’abord les pattes. Elles sont maigres. Elles sont très claires. Elles ont l’air un peu sèches. On dirait des cannes. Puis on aperçoit le ventre. On aimerait le toucher. On pourrait mettre sa tête dessus. Les poils du dos sont plus foncés, presque noirs. On regarde aussi la tête. Elle semble triste. La bouche n’est pas bien fermée. On aperçoit les dents de devant. Il y a de la terre sur le museau. Quelque chose a coulé des yeux. Ils sont comme la bouche, pas très bien fermés.
Les gendarmes et les chasseurs sont rassemblés tout autour. Leur visage est rouge. Ils parlent fort. On n’entend rien de ce qu’ils disent. Ils portent de gros souliers. Certains ont des bottes. Ils ont l’air contents. Ils se tapent sur l’épaule. Ils réclament à boire. Ils entrent dans la cuisine.
Vingt ou trente années ont passé. Anne n’est plus une petite fille. Ses parents sont devenus vieux puis sont morts. Elle habite leur grande ferme, au bord de la forêt qui recouvre presque entièrement la chaîne du Jura suisse, entre La Chaux-de-Fonds, au-dessus de Neuchâtel, et Bâle.
Elle fait chaque jour de longues promenades. Elle traverse la cour, le pré, le chemin, la clairière, la forêt. Elle va jusqu’au petit rocher. Puis elle rebrousse chemin. Elle revoit alors ces longs nuages dans le ciel, qui s’étirent comme des rubans. D’abord un peu rouges, puis presque bleus, puis bleu foncé. Elle revoit les pattes, le ventre, les poils du dos, la tête. Quelque chose a coulé des yeux.
Quelles brutes. Quelle tristesse. Quelle douceur. Quelle solitude. Quelle immensité. Son pays. Elle va chercher son violon.
Elle joue.
