Le Capitaine-goéland

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  • 9 à 12 ans
  • Sombre

Emporté par une tempête, un capitaine du Saint-Laurent obtient du ciel de revenir un seul jour sur sa belle goélette, sous la forme d'un goéland. Un marin trop fier de son adresse fera de ce retour un naufrage, et de cette légende une règle chez les gens de mer.

Thèmes

  • Goéland
  • Capitaine
  • Goélette
  • Naufrage
  • Saint-laurent

Conte de 1 195 mots, narration audio incluse

Il était une fois un capitaine de navire qui, durant tout un hiver, avait travaillé, avec deux maîtres charpentiers, à la construction d’une goélette. Ce capitaine n’avait rien ménagé pour que son bateau fût le plus joli à avoir jamais fendu les eaux du majestueux Saint-Laurent. Il avait peint la carène d’un noir mat et la coque d’un rouge vif. Le grand hunier était d’une toile blanche et immaculée qu’il avait fait venir de Hollande. Les deux mâts, immenses, s’amusaient à perdre leurs cimes dans les nuages. Le beaupré élançait hardiment sa flèche argentée en proue. La poupe, rehaussée de fleurs de lys, exhibait fièrement le nom du navire : Grand Seigneur.

— À Grand Seigneur tout honneur ! s’exclama le capitaine lorsqu’au printemps le temps vint de baptiser le bâtiment, après qu’il eut été bien calfaté et descendu à la rive par des chevaux.

— Qu’elle est belle votre goélette, capitaine ! lançaient avec émerveillement tous ceux qui s’étaient rendus au port pour assister à la petite cérémonie.

— Ah ça oui ! Il est beau le Grand Seigneur ! dit en riant le capitaine bouffi d’orgueil.

Or, comme il arrive quand on est très heureux, une fête s’improvisa. Quelques-uns allèrent chercher un violoneux, d’autres des alcools, d’autres encore des filles. On dansa, on but et l’on s’embrassa. Tout cela sur la rive, bien à l’ombre des voiles du Grand Seigneur.

Le bonheur est petite chose, et il faut être attentif pour le voir. Ce jour-là, le capitaine le voyait très bien, il le berçait dans son cœur et ne doutait pas qu’il voulût embarquer sur son beau navire lorsque, le lendemain matin, lui et son équipage lèveraient l’ancre pour pêcher près de Gaspé. Mais l’homme propose et Dieu dispose. Le bonheur ne voulut point s’embarquer, fût-ce même comme passager clandestin. Le bateau arrivé à la hauteur de Rimouski, une tempête se leva qui mit en difficulté le Grand Seigneur.

— Baissez les voiles, hurla le capitaine à ses marins, et à bâbord toute !

Les marins s’agitaient sur le pont, leurs cris se mêlaient au vacarme des lames qui se déchaînaient sur eux. Dans le ciel, des éclairs s’abattaient sur le Grand Seigneur avec un claquement épouvantable. Le tonnerre semblait transporter dans l’air la goélette pour la propulser plus loin, au fond de gigantesques ravins aquatiques. Soudain, le navire piqua dangereusement, si bien que les hommes à bord crurent leur dernière heure arrivée. On entama dans la confusion une prière à la bonne mère Marie :

« Ô Vierge immaculée, sauvez-nous du danger ! » Ce fut tout. Le navire plongea et, quand il réapparut, les marins, plus morts que vifs, constatèrent avec angoisse que le capitaine, qui se tenait au gouvernail, avait été avalé par les flots.

Le Grand Seigneur rentra à son port d’attache peu après. On avait hissé un pavillon noir pour que chacun comprît que le capitaine, pauvre homme, était mort en mer. Les deux maîtres charpentiers qui avaient construit le navire avec lui le remirent en état. Il put ainsi reprendre le large, endeuillé certes, quoique aussi splendide qu’auparavant.

Mais les gens de mer ne supportent pas d’être trop longtemps éloignés des embruns et des marées, de leur mât de misaine ou de leur guindeau. Au ciel, le capitaine avait la nostalgie de la mer. Il entretenait des heures durant saint Marin et saint des merveilles de voguer, ainsi que de l’art de la pêche à l’anguille. Il se plaignit plus d’une fois à saint Omer de l’ennui qu’il éprouvait d’être dans les cieux, lui qui aurait tant voulu, au moins pour une heure, retourner sur son Grand Seigneur respirer le vent salin du fleuve.

Après quelques mois passés ainsi en soupirs et en regrets, le bon vieux saint Laurent, qui se sentait un peu coupable du sort du capitaine, demanda à Jésus de lui permettre de regagner sa goélette au moins un jour. Jésus acquiesça plutôt distraitement, car il devait aller ce jour-là à un concile du pape, à Rome, où l’on parlerait de sa maman.

— Capitaine ! Capitaine ! Venez sur ce nuage ! cria tout excité saint Laurent. J’ai obtenu du bon Dieu que, sous la forme d’un goéland, vous retourniez tout un jour sur votre navire ! Mais attention ! S’il devait vous arriver quelque chose, un malheur frapperait votre beau bateau !!

Le capitaine sautait d’un nuage à l’autre car il était content de cette récréation inespérée ! Il prit même la harpe que sainte Cécile avait à la main et improvisa un air joyeux du pays qui fit hurler le chien du vieux saint Roch. Enfin, quand il fut un peu calmé, saint Laurent le transforma en goéland. Le capitaine, ainsi emplumé, survola la mer et se posa doucement sur le plus haut mât du Grand Seigneur.

Le bateau, toutes voiles dehors, filait sur l’immense fleuve. Le capitaine-goéland observait depuis une bonne heure ses matelots s’activer sur le pont. Il vit avec satisfaction qu’on ne l’avait pas remplacé. Les hommes, en effet, faisaient en alternance le métier du capitaine. Sur le gouvernail, on avait accroché un morceau de tulle noir en signe de deuil et comme hommage rendu au disparu.

Le capitaine-goéland respirait à plein bec l’air frais de la mer. Il regarda son équipage hisser à bord un plein filet de morues et plusieurs cages remplies de homards gigantesques. Le soleil illuminait en poupe le Grand Seigneur dont les lettres d’or étincelaient ! Le vent faisait une douce musique lorsqu’il soulevait le grand hunier.

« Quelle joie ! Quel bonheur ! » pensa le capitaine-goéland et, ouvrant son large bec pour chanter, il laissa entendre un son faux et désagréable.

Ce bruit singulier attira l’attention d’un marin qui, pour montrer son habileté à ses compagnons, saisit une grosse palourde qui gisait sur le pont et la lança de toutes ses forces sur l’oiseau. Cela fit un petit bruit sec. Il avait atteint le capitaine-goéland à la tête. Ses yeux se remplirent de sang vermeil et l’oiseau vint choir lourdement sur le pont.

— Je l’ai eu, les gars, je l’ai eu ! Hé ! venez voir ça ! D’un seul coup ! Suis un vrai champion ! hurlait le marin en sautant partout.

— Tu n’es qu’un imbécile, dit alors le capitaine-goéland dont le coup fatal lui avait fait retrouver la voix humaine, car j’étais venu un seul jour revoir mon Grand Seigneur et accompagner un peu mon vieil équipage. À présent… tout est perdu…

Aussitôt un vent s’éleva qui emporta dans une bourrasque le corps de l’oiseau, déchira la voile et fit s’élever une vague monstrueuse qui poussa le Grand Seigneur vers un récif, où il se perdit corps et biens.

Il n’y eut qu’un seul marin qui échappa au naufrage. C’est lui qui raconta cette histoire à mon grand-père.

Depuis, il est d’usage, dans la marine canadienne, de bien traiter les oiseaux de mer, et l’on se garde surtout de tuer les goélands ! Car peut-on être certain qu’il ne s’agit d’un voisin, d’un ami, d’un frère même, à qui il fut consenti, pour un temps, de respirer de nouveau le bon air de notre pays ?

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