Comment la Toinon du ru devint reine

  • 10 min d'écoute
  • 6 à 8 ans
  • Merveilleux

Toinon, une humble bergère qui pleure chaque soir au bord d'un ruisseau, voit sa vie transformée par la magie d'une fée bienveillante qui la mène jusqu'au trône.

Thèmes

  • Bergère
  • Fée
  • Ascension sociale
  • Reine
  • Humilité

Conte de 1 205 mots, narration audio incluse

Chaque jour, au crépuscule, la Toinon menait son troupeau au ru du Bois-Houlet. Tandis que ses brebis se désaltéraient, la bergère s’asseyait sur la berge, mêlant ses larmes amères à l’eau fraîche du ruisseau. Car elle souffrait d’une mélancolie que chaque soir ranimait, et que ni le temps ni les saisons n’étaient capables d’apaiser.

Cette fois-là, donc, Toinon pleurait comme de coutume quand une curieuse lueur capta son attention. On eût dit l’éclat d’un diamant brillant parmi les cailloux. Intriguée, la jeune fille s’essuya les yeux et s’approcha, afin d’observer le phénomène de près. Mais en fait de diamant, elle n’aperçut qu’une libellule, morte en apparence, et qu’entraînait le courant. L’étrange clarté qui en émanait était due au soleil couchant se reflétant dans ses ailes mouillées.

Toinon, un peu déçue, allait faire volte-face, quand elle vit bouger l’insecte. Prise de pitié, elle le saisit entre le pouce et l’index pour le poser au sec sur la rive. À sa grande surprise, elle put alors constater qu’il s’agissait, non d’une libellule comme elle l’avait cru, mais d’une femme minuscule pourvue d’une paire d’ailes irisées.

La rescapée reprit bientôt ses esprits. Elle était si jolie, malgré sa petite taille, qu’on ne pouvait la voir sans en être ébloui.

— Qui êtes-vous donc, créature merveilleuse ? lui demanda Toinon d’une voix émue.

Flattée de susciter autant d’admiration, la petite femme sourit.

— Mon nom est Agria et je suis une fée. Je me reposais sur une pierre moussue quand un poisson a jailli de l’onde pour me gober. Je lui ai échappé de justesse, mais le choc m’a fait perdre connaissance. Sans ton intervention, je serais noyée, à l’heure qu’il est. Tu m’as sauvé la vie et je t’en remercie.

Toinon protesta qu’elle n’avait pas grand mérite à cela. Elle eût agi de même pour le premier animal venu, car son cœur était bon et sa nature prompte à s’apitoyer.

— Qu’importe ! dit la fée. Je suis ton obligée et je tiens à te récompenser. Que souhaites-tu le plus au monde ?

À nouveau, les yeux de la bergère s’emplirent de larmes.

— Hélas, soupira-t-elle, mon vœu le plus cher n’est pas réalisable…

— Parle, quel est-il ?

— J’aime le prince Anselme, le fils aîné du roi. Mais mon amour est sans issue : je ne suis qu’une pauvre bergère. Lorsqu’il me croise dans le bois en allant à la chasse, si beau, si grand sur son cheval caparaçonné d’or et d’argent, il ne daigne même pas m’accorder un regard…

La fée se mit à rire. L’on eût dit une clochette tintant dans l’air léger.

— Tu es avenante et de belle tournure, répondit-elle gaiement. Plus d’une princesse envierait ton visage. Aie confiance : avant la pleine lune, foi d’Agria, celui dont tu rêves sera à toi.

Et sur ces paroles, elle s’envola, laissant Toinon dans un grand trouble.

La bergère dormit peu, cette nuit-là. « Agria tiendra-t-elle sa promesse ? se demandait-elle. Ou m’a-t-elle déjà oubliée ? » Tantôt elle penchait pour une supposition, tantôt pour l’autre. L’aube la trouva fort indécise, également partagée entre le doute et l’espoir.

Tandis qu’en proie à ces sentiments contraires, Toinon cherchait en vain le sommeil, la fée s’était rendue au château où, grâce à sa petitesse, elle avait pu surprendre une fort intéressante conversation.

— Je me fais vieux, disait le roi. Il serait temps que notre fils Anselme se marie, afin qu’il me succède sur le trône et donne des héritiers à la couronne.

— Cela est vrai, répondait la reine, mais où trouverons-nous une princesse digne de lui ? La cour est pleine d’intrigantes qui se font passer pour telles, mais n’ont pas une seule goutte de sang noble dans les veines.

— En es-tu sûre ?

— Sûre et certaine : j’ai pratiqué sur chacune d’elles l’épreuve de la perle.

— Quelle est donc cette épreuve ?

— Une recette infaillible que les reines se transmettent de mère en fille, mais que je te dévoilerai si tu me jures le secret.

— J’en fais serment sur mon honneur.

— Une vraie princesse a la peau si fine qu’une simple perle, placée dans son lit sous vingt épaisseurs de matelas, suffit à la gêner. Or, aucune des jeunes filles qui a couché ici ne s’est plainte…

La fée en avait assez entendu. Nantie de ces précieux renseignements, elle repartit chercher sa protégée.

Lorsque celle-ci ouvrit la fenêtre aux premières lueurs du jour, quelle ne fut pas sa joie de trouver Agria, volant vers elle à tire-d’aile.

— Hâte-toi ! dit la fée. Déchire tes habits et rends-toi au château. Tu t’y présenteras comme la princesse de Smyrne que des voleurs ont attaquée, détroussée et dont ils ont tué l’escorte. Le roi est un brave homme, il t’accueillera. Montre-toi digne du rang que tu prétends occuper, et surtout, retiens bien ceci : demain matin, au réveil, dis à tes hôtes que tu n’as pas fermé l’œil, et qu’un je ne sais quoi, au fond de ton lit, t’a blessé les reins.

Toinon ayant scrupuleusement obéi, les choses se passèrent tel que prévu. Touchés par sa feinte détresse, les souverains la traitèrent avec tous les honneurs dus à son rang. On lui offrit la plus belle chambre du palais, des servantes la baignèrent dans du lait d’ânesse, la parfumèrent et la vêtirent de somptueuse manière. Lorsqu’elle réapparut, parée de soie et de bijoux, sa beauté était telle que le prince Anselme s’en éprit aussitôt.

La journée se déroula en fastes et en plaisir. Afin de fêter dignement leur invitée, le roi et la reine offrirent un banquet animé par les chants d’une troupe de baladins. Les réjouissances se prolongeant fort tard, Toinon et Anselme, désireux de solitude, allèrent se promener au clair de lune. Le prince en profita pour déclarer sa flamme, et sa compagne y répondit de même.

Les souverains furent si satisfaits de cet heureux dénouement qu’ils en oublièrent de placer la fameuse perle dans le lit de la jeune fille. Aussi leur étonnement fut-il immense lorsque, le lendemain matin, Toinon déclara d’une voix mourante :

— Ah, quelle nuit affreuse j’ai passée ! Mon corps tout entier est perclus de douleurs. Un je ne sais quoi, dans mon lit, m’a blessé les reins.

Prise d’un soupçon, la reine courut inspecter le lit de son invitée. Les vingt matelas furent examinés pouce par pouce, sans qu’on y découvrît trace d’objet meurtrissant. Redoutant une quelconque imposture, la reine appelait déjà sa garde à la rescousse quand elle aperçut, sur le sommier, un grain de sable. Alors, son ravissement ne connut plus de bornes.

— Nulle princesse au monde n’est plus digne de mon fils ! s’écria-t-elle. Elle est si délicate qu’à travers vingt matelas, un grain de sable l’incommode !

Le mariage fut célébré le lendemain, pour la plus grande joie des deux jeunes gens.

Quelques jours plus tard, ils montaient sur le trône.

Leur règne fut heureux et prospère, car Toinon, qui avait connu la misère, plaidait auprès de son époux la cause des pauvres gens avec plus d’ardeur et de sincérité que ne l’eût fait une vraie princesse. Tant il est vrai que la seule noblesse valable en ce monde est bien celle du cœur.

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